Sortir du livre pour y revenir

Le Délit discute avec la directrice artistique du FIL.

Pierre Crépo

Michelle Corbeil est directrice artistique et codirectrice générale du Festival international de la littérature (FIL), qui se déroule cette année du 24 septembre au 3 octobre et offre des événements en salle, à l’extérieur et en ligne. Dans le cadre de l’édition 2021 du Festival, le regard est tourné vers la rencontre entre les personnes, entre les arts – les événements inclueront des spectacles théâtraux, des rencontres entre écrivains et écrivaines, des expositions et des volets pour enfants. Le Délit a rencontré Michelle Corbeil pour discuter de son travail et de l’édition à venir du FIL.

Le Délit (LD) : Pouvez-vous me parler un peu de votre parcours personnel ? Vous êtes dans l’équipe fondatrice du festival ?

Michelle Corbeil (MC) : Oui, je suis là depuis sa fondation. Le festival est un événement qui a été créé par l’Union des écrivaines et des écrivains québécois (UNEQ) en 1994 ; dès cette année-là, j’ai été embauchée comme coordonnatrice. Tranquillement, j’ai pris de plus en plus de place. Puis, après 10 ans, le Festival est devenu autonome, avec son propre conseil d’administration, sa propre équipe. J’y suis depuis le tout début, mais j’ai toujours été très fière que cet événement-là ait été fondé par des écrivain·e·s. 

« Toute ma vie, je n’ai fait que ça, j’ai fait en sorte de partager mon amour de la littérature de différentes façons »

Pour ce qui est de mon parcours personnel, j’ai fait à peu près tous les métiers du livre. J’ai étudié en littérature, j’ai été attachée de presse pendant plusieurs années pour les Éditions Gallimard, pour plein d’événements québécois et de maisons d’éditions, j’ai organisé la présence du Québec au Salon du Livre de Paris en 1999, j’ai dirigé un studio littéraire à la Place des Arts. Toute ma vie, je n’ai fait que ça, j’ai fait en sorte de partager mon amour de la littérature de différentes façons.

LD : Qu’est-ce qu’un festival comme le FIL apporte à la littérature ? Quelle est son importance dans le milieu littéraire ?

MC : Ce qui est important avec le FIL ou toute manifestation en lien avec d’autres disciplines – ça peut être le théâtre, la danse, le cinéma, les arts visuels – pour moi, parce que je suis d’abord une littéraire, l’idée de toutes ces manifestations est de faire lire les gens, de leur faire découvrir des œuvres, de leur faire relire certains livres. Je ne suis jamais aussi heureuse que quand, en sortant d’un spectacle, les gens me disent « J’ai tellement envie de lire ou de relire cet·te auteur·rice-là ! » Donc le FIL existe pour ça, a sa place dans le monde du livre mais aussi a sa case particulière pour les créateur·rice·s.

LD : Concrètement, quel est votre rôle en tant que directrice artistique et codirectrice générale du FIL ? Qu’est-ce qui vous motive dans votre travail ?

« À chaque fois, la première chose que je vais faire, c’est lire le texte »

MC : La direction générale, c’est faire des demandes de subventions, c’est le jour à jour, c’est gérer la logistique. Mais ce qui me plaît vraiment, c’est la direction artistique, qui est une forme de direction littéraire. Je ne me considère pas comme une programmatrice mais bien vraiment comme directrice littéraire ou artistique. C’est moi qui choisit tous les textes, ce sont tous des textes qui me plaisent, tout en demeurant diversifiés. Il y a certains spectacles que j’initie, que je lance, et quelques fois on me fait des propositions. Mais à chaque fois, la première chose que je vais faire, c’est lire le texte, et si le texte me plaît, je vais plus loin. Je développe le projet avec des artistes d’autres disciplines : je suis proche du milieu du théâtre, de la danse, de la musique, mais il faut d’abord que le texte me plaise. Ça ressemble un peu au métier d’éditeur·rice qui décide ce qui sera publié ou non. Moi, comme directrice littéraire, je décide de quel livre on va parler. C’est aussi comme ça au théâtre : si vous allez à l’Espace Go, vous allez voir ce qui plaît à Ginette Noiseux.

LD : Vous faites la distinction entre le métier de programmatrice et celui de directrice artistique. Quelle est la différence entre les deux ?

MC : Il y a des programmateur·rice·s qui pensent d’abord à l’artistique, mais faire de la programmation, ça peut être aussi de décider, selon les cadres, les moments, les salles disponibles, les spectacles, les activités et les rencontres qui vont rentrer dans ces cadres. J’ai fait de la programmation pour des Salons du Livre et je n’avais pas l’impression de faire une direction artistique. J’avais plein de propositions qui venaient des éditeur·rice·s et je créais un calendrier à partir de ces propositions.

Construire une programmation comme directrice artistique, c’est d’y aller à partir de choix personnels et de faire en sorte que le plus grand nombre de personnes voient ce qu’on propose.

LD : Le programme du festival parle d’une bibliothèque vivante, d’une littérature augmentée. Pouvez-vous me parler de ces idées ?

MC : L’idée, c’est de partir de ma bibliothèque : à chaque année, ce sont des livres que j’ai aimés.Vivante, ou augmentée, ça veut dire qu’on n’est pas dans le livre comme tel, soit parce qu’on fait des choses en scène, soit parce qu’on fait une exposition. Dans le cas du FIL, on sort du livre pour y revenir après. Augmentée, c’est parce qu’on fait en sorte d’associer d’autres disciplines artistiques aux projets.

LD : Ça rejoint ma prochaine question. L’accent est mis, cette année, sur un certain métissage dans la littérature et dans les autres arts, sur les rencontres, qu’elles soient entre les domaines artistiques ou entre les artistes eux-mêmes. En quoi ce métissage est-il nécessaire, d’après vous ?

MC : Ce n’est pas que c’est nécessaire, mais c’est une des façons de faire les choses. Depuis que la première édition du FIL a eu lieu en 1994 avec l’UNEQ, c’est quelque chose qui intéressait les écrivain·e·s que de pouvoir travailler avec d’autres disciplines artistiques. L’important, quand on travaille avec des acteurs, des actrices, des danseurs, des danseuses, des musiciens, des musiciennes, c’est que ce soient aussi des gens passionnés par la littérature. C’est aussi une forme de ruse ; je pars toujours du principe que les gens qui aiment le théâtre, qui aiment la danse, la musique, peuvent aussi aimer la littérature. On va chercher, finalement, un autre public, qu’on amène à devenir des lecteurs et des lectrices, qui apprivoisent la littérature et la lecture.

LD : Pourquoi venir au FIL cette année ? Qu’est-ce qui démarque cette édition des autres ?

MC : À chaque année, il n’y a pas de thème, mais il finit toujours par en avoir un. Cette année, c’est beaucoup axé sur le désir de l’autre, il y a beaucoup d’histoires d’amour, mais il y a aussi la rencontre de l’autre, qui peut se passer à travers des regards croisés entre écrivain·e·s québécois·es et étranger·ère·s. Chacun·e y trouve son compte. Il y a des activités pour les enfants, il y a des activités pour ceux et celles qui aiment la poésie, il y a même une exposition autour de la poésie des enfants innu·e·s dans les rues de Montréal. Il y en a pour tous les goûts !

« On va chercher, finalement, un autre public, qu’on amène à devenir des lecteurs et des lectrices, qui apprivoisent la littérature et la lecture »

LD : Si je suis une festivalière qui ne peut assister qu’à un seul événement cette année, quel est celui que vous me conseilleriez ? Votre événement coup de cœur de cette édition 2021 ? 

MC : Tous les événements du FIL, je les ai choisis, je les ai pensés ; pour moi, c’est impossible de choisir un événement plutôt qu’un autre ! Ce que je pourrais faire, c’est un peu comme si vous alliez en librairie, je pourrais vous demander quelles sont vos lectures préférées, quel·le·s auteur·rice·s vous aimez, quels genres de disciplines vous aimez, et en fonction de ça, je pourrais vous dire que tel ou tel spectacle pourrait vous intéresser davantage qu’un autre. Mais personnellement, je ne peux pas dire avoir un coup de coeur – le festival au complet est un grand coup de coeur. 

LD : Tout vient se rejoindre, donc.

MC : Complètement. C’est une année de préparation, un festival comme celui-là. C’est un peu comme un casse-tête. Mais, selon les lectures que vous faites, je peux par exemple vous suggérer Georg Trakl, dans un spectacle mis en scène par Brigitte Haentjens. C’est un poète que les gens connaissent peu. En fonction des goûts littéraires, je peux suggérer des spectacles, mais je pense que les gens doivent magasiner un peu à l’intérieur.


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