Se reconstruire dans la tempête

Le roman Les falaises propose une plongée intergénérationnelle.

Alexandre Gontier | Le Délit

Les falaises, premier roman de l’autrice Virginie DeChamplain, raconte l’histoire de V., qui retrouve sa Gaspésie natale lorsque le corps de sa mère s’échoue sur les berges du Saint-Laurent. Plongée dans un deuil conflictuel, la narratrice ressasse la relation difficile qu’elle entretenait avec sa mère. Le roman en est un de guérison et de reconstruction de soi ; à travers la mémoire autant individuelle que collective, de la Gaspésie jusqu’aux falaises islandaises, V. fait la paix avec son enfance et avec le souvenir de sa mère. 

Retour au bercail

Dès les premières pages du roman, V. rejoint la Gaspésie à reculons, où elle se retrouve quelque part entre la nécessité de faire le tri dans la maison de la défunte et les tempêtes intérieures qu’occasionnent le retour au bercail et le décès de la mère. L’enfance remonte et d’anciennes plaies s’ouvrent ; la narratrice se voit désireuse d’en finir au plus vite avec cette douleur, dans « l’impression brûlante de découvrir l’histoire pour mieux l’effacer ». Cependant, contre toute attente, elle exhorte sa soeur et sa tante venues l’aider de rentrer chez elles et entreprend de vider seule la maison, malgré son envie pressante de laisser la Gaspésie derrière elle pour retrouver la frénésie montréalaise et y enterrer ses souvenirs. La nécessité de guérir fait alors surface et s’ensuit un long processus de réparation ancré dans la violence des traumatismes de l’enfance, qui amènera la narratrice jusqu’en Islande, lieu de naissance de sa grand-mère maternelle, qu’elle n’a jamais connue. 

« La voix est orale, familière, décomplexée ; elle brille des imaginaires qui l’habitent — ceux des vents et des marées — et raconte par bribes, par impressions sensorielles »

La maternité s’impose comme l’un des thèmes les plus importants du roman. Culturellement, la maternité est glorifiée ; la vie d’une femme n’est complète que lorsque celle-ci devient mère et ses enfants deviennent le centre de sa vie et l’essence de son être. Pourtant, en réalité, un enfant peut être source d’une myriade de sentiments négatifs comme il peut être source de joie. La société ne permet cependant pas à la mère de vivre ces sentiments négatifs en toute légitimité, elle n’accepte pas que si la magie se transmet, les traumatismes aussi. Le roman ressasse alors ces visions à travers les personnages de V., de sa mère Frida, de sa grand-mère Claire et de son amante Chloé et les remet en question pour mieux les déconstruire. L’utilisation de ce thème trouve son importance dans cette déconstruction. La bonne mère n’est pas celle qui disparaît tout entière ; cette mère-là n’existe pas. Le roman rend sa complexité à la maternité, la questionne. À travers l’abus vécu par V. et sa sœur ainsi que la relation entre Claire et Frida, il interroge les rapports entre la mère et la fille et redonne leur légitimité aux sentiments conflictuels qui peuvent cohabiter avec l’amour maternel si souvent glorifié et simplifié. 

Roman de la filiation

Le roman mêle trois voix : celle de la narratrice principale, celle de sa mère qui se manifeste sous la forme de courts poèmes, et celle de sa grand-mère déployée à travers des entrées de journal que V. découvre dans la maison à vider. La narratrice retrace les parcours des deux femmes à mesure qu’elle se reconstruit et qu’elle apprivoise son deuil. Dans l’oeil social, l’individualité des mères tend à disparaître — l’essence de la femme se retrouve alors injustement réduite à sa maternité, ce qui, notamment, fait souffrir Claire : « Mon nom n’existe plus. Plus personne ne s’en souvient. Je suis maman maintenant. Maman ! Maman la guérisseuse, la cuisinière, la couveuse, maman la disciplinaire, la couturière, la maîtresse. » Cette mère, celle de Frida, aime ses enfants plus que tout au monde, mais sent son identité faillir et se perdre derrière sa maternité. L’inclusion des récits des aïeules amène V. à les considérer tout entières, à voir les femmes qu’elles étaient au-delà de leur maternité. Cela lui permet de comprendre qui était vraiment sa mère et, dans une certaine mesure, de lui pardonner les crises, les déracinements, la folie. 

Néanmoins, les trois voix se superposent d’une manière telle qu’elles se fondent l’une dans l’autre, que la raison d’être de chacune se perd dans les deux autres, rendant le message de chacune plus difficile à déceler. V. emprunte le chemin de sa mère et de cette grand-mère qu’elle n’a pas connue ; vient alors l’impression que les histoires se répètent sans dénouement et que le désir de fuite initial de la narratrice ne trouve pas d’évolution, ne connaît qu’une transformation subite. 

« La figure de la femme, dans le roman, est à l’image de celle de la mer ; grande, belle, puissante »

Langue et mer

C’est une langue simple et épurée qui traverse Les falaises. À travers des phrases courtes, parfois averbales, elle dépasse souvent l’énonciation et les règles de syntaxe et tend à rendre avec authenticité le ressenti de la narratrice — cru, sec, à vif et dénué de toute fioriture qui ne lui est pas essentielle. La voix est orale, familière, décomplexée ; elle brille des imaginaires qui l’habitent — ceux des vents et des marées — et raconte par bribes, par impressions sensorielles. Le roman est fort d’une poétique marine propre aux lieux qui sont le théâtre de la guérison de V. ; partout le lectorat retrouve la mer, ses tempêtes et son potentiel cathartique. L’histoire se déploie à travers la violence de cet imaginaire et les corps fusionnent avec l’eau, depuis le motif du cadavre rejeté par le fleuve jusqu’au désir de V. de se « projeter dans le paysage ». L’eau est menaçante, mais elle lave aussi. La mer et le fleuve sont des lieux familiers et réconfortants pour la narratrice, là où elle revient. La narration reprend le ressac des vagues dans les allées et venues de V. et dans le va-et-vient entre les différentes voix. 

« L’eau est menaçante, mais elle lave aussi »

La figure de la femme, dans le roman, est à l’image de celle de la mer ; grande, belle, puissante. Les femmes des Falaises font partie intégrante du monde, elles s’affirment comme sujets. Elles s’affranchissent du regard des hommes et de la société, des attentes qui leur sont extérieures, des jeux de séduction hétéronormatifs dont elles ne veulent pas. Elles construisent leurs histoires selon leur bon vouloir et laissent transparaître le désir profond de se sauver soi-même et de vivre.

Les falaises, premier roman de Virginie DeChamplain,a été publié en février 2020 aux éditions La Peuplade.


Dans la même édition