Redécouvrir Centre-Sud

Le partage et l’espace public dans Plácido-Mo.

Alexandre Gontier | Le Délit

Dans le spectacle déambulatoire Plácido-Mo présenté et coproduit par Espace Libre, Diane Gariépy, Mario St-Denis et Nicolas Leclair, trois personnes autrefois en situation d’itinérance, partagent leur ancienne réalité sous la forme de témoignages audio. Plácido-Mo invite les spectateurs et spectatrices, muni·e·s d’un casque d’écoute, à découvrir le quartier Centre-Sud, tout en réfléchissant à la perception collective de l’espace public.

Le titre Plácido-Mo tire son origine du pseudonyme emprunté par un chômeur espagnol sur Twitter en 2010, alors que celui-ci partageait aux internautes son quotidien dans la rue. Le compte, toujours actif, est présentement géré par plusieurs personnes qui ont vécu en situation d’itinérance et qui désirent à leur tour partager leur expérience. Le spectacle déambulatoire Plácido-Mo a d’abord été présenté à Barcelone en catalan d’après une idée de l’actrice et productrice Magda Puig Torres avant d’être mis en scène dans une version francophone et montréalaise par Magda Puig Torres et Ricard Soler Mallol.

Partage d’expériences

Ricard Soler Mallol explique que Plácido-Mo n’a pas été réalisé dans une salle de théâtre traditionnelle, car « imaginer [la rue] sur la scène » n’équivaut pas à « sentir la rue ». Dès le début du spectacle, le public est alors invité à porter un casque d’écoute et à quitter en groupe la salle de théâtre d’Espace Libre pour aller directement dans les rues avoisinantes.

Le contact immédiat entre le public et les différents bâtiments, ruelles et parcs de Centre-Sud permet de briser la distance spatiale qui existe habituellement entre la scène et le public. Au théâtre, il est possible d’arguer que cette distance peut contribuer à déresponsabiliser le public de ce qui se passe sur la scène, car la réalité dans laquelle vivent les spectateurs et spectatrices n’est pas directement interpellée ; la fiction et la réalité sont séparées par le quatrième mur. En marchant dans le quartier au rythme des témoignages de Diane, de Mario et de Nicolas, les spectatrices et spectateurs deviennent alors des participant·e·s activement impliqué·e·s dans les récits des trois narrateur·ice·s, ce qui permet d’accentuer l’effet d’intimité créé par la diffusion des témoignages dans le casque d’écoute. Bien que ce dernier isole les spectateur·rice·s les un·e·s des autres, il permet de porter au premier plan les voix souvent ignorées, voire tues, des personnes en situation d’itinérance. Comme l’exprime Nicolas, même si « la rue, ça a tout détruit autour de [lui] », son désir d’échanger avec les gens ne l’a jamais quitté. Nicolas explique notamment que ce désir est l’une des raisons pourquoi il préfère les rues aux ruelles et pourquoi il aime quêter pour « tuer le temps ». Ainsi, le casque d’écoute devient alors un important lieu de partage de connaissances et d’expériences qui encourage l’écoute active et la sensibilité du public.

« Plácido-Mo n’a pas été réalisé dans une salle de théâtre traditionnelle, car “imaginer [la rue] sur la scène” n’équivaut pas à “sentir la rue”»

Espoir trois saisons

Tout en prévenant le public que Plácido-Mo ne prétend ni offrir un portrait exhaustif des personnes en situation d’itinérance à Montréal, ni réduire toute la complexité d’une expérience dans la rue à un spectacle d’une heure, Magda Puig Torres et Ricard Soler Mallol ont fait le pari de sensibiliser le public à l’itinérance à Montréal à l’aide d’une approche plutôt axée sur l’espoir et des moments plus joyeux. Ainsi, même si certains moments traitent très brièvement de brutalité policière et des problèmes causés par l’architecture anti-itinérance  – par exemple, les barres installées sur les bancs de parc afin d’empêcher les gens de s’allonger – la majorité du spectacle se concentre sur des moments plus doux ; l’on apprend notamment que Nicolas a passé deux semaines aux chutes Niagara, que Diane rêve de s’acheter « un vrai dauphin » et que Mario adore Le Parrain.

En ce sens, Plácido-Mo s’oppose aux œuvres qui cherchent à sensibiliser les gens à l’itinérance en mettant en lumière les aspects les plus rudes de la vie dans la rue. Bien que l’approche choisie par Plácido-Mo soit très humaine et permette de mettre en valeur les caractéristiques personnelles de Diane, de Nicolas et de Mario, le spectacle aurait pu accorder davantage d’attention aux questions plus dures concernant l’itinérance, quitte à rendre un segment du spectacle un peu plus difficile à écouter. Les voix des personnes en situation d’itinérance sont trop souvent ignorées dans les sphères publique et culturelle, et la plateforme créée par Plácido-Mo aurait pu être une excellente occasion de davantage sensibiliser le public à la réalité complexe et ardue des personnes en situation d’itinérance, au-delà des anecdotes plus personnelles qui soulignent davantage la bonté d’âme de trois personnes. Par exemple, contrairement à Tant que j’ai du respir dans le corps (2020) de Steve Patry, documentaire consacré aux grandes difficultés vécues par les personnes en situation d’itinérance à Montréal face aux températures très froides de l’hiver, Plácido-Mo ne fait pas mention des problèmes causés par le climat hivernal. En omettant de discuter de l’hiver montréalais, Plácido-Mo ferme la porte à une occasion de sensibiliser et d’encourager le public à réfléchir à la répartition des ressources essentielles en hiver et à l’impact de cette répartition et du climat sur les personnes en situation d’itinérance. Comme cette réflexion continue sans cesse d’affecter des vies réelles chaque hiver, elle mérite qu’on s’y attarde davantage. Mettre en scène un spectacle ayant pour sujet l’itinérance à Montréal est une excellente initiative qui permet de visibiliser les personnes en situation d’itinérance, mais souligner davantage des anecdotes plus triviales plutôt que de mettre de l’avant une réflexion plus importante freine à un certain degré la portée sociale de Plácido-Mo et peut contribuer à déformer, voire romancer notre perception de la réalité des personnes en situation d’itinérance.

« Le spectacle aurait pu accorder davantage d’attention aux questions plus dures concernant l’itinérance »

« Vois-tu ce que je vois ? »

Tout au long de la promenade déambulatoire, plusieurs objets, banderoles et figures humaines anonymes jaunes ajoutés à plusieurs endroits questionnent notre perception du lieu public et du chez-soi. Que se passe-t-il lorsque ces deux lieux deviennent le même ? 

Même si, pour Mario, être à l’extérieur est synonyme de « liberté », particulièrement quand il compare cela à l’ambiance « stricte » des refuges, Plácido-Mo nous invite à repenser notre perception de l’espace en mettant en lumière toutes les contraintes amenées par le fait de définir certains espaces comme étant publics. Selon la narration, en définissant et en percevant les espaces publics comme « des lieux où des inconnu·e·s passent et se croisent », les personnes en situation d’itinérance sont effacées de notre perception de l’espace. La mise en scène du spectacle à l’extérieur met alors en question cet effacement, et les divers objets, figures humaines et banderoles jaunes qui parsèment le parcours nous rappellent que nos perceptions des espaces sont subjectives et à quel point il est facile d’effacer des éléments de ces dernières. En effet, les éléments scénographiques ne sont pas directement mentionnés par la narration ; ils sont simplement posés près du parcours. Pour cette raison, l’expérience individuelle des spectateur·rice·s peut aussi être matière à réflexion puisqu’elle peut interroger les biais inconscients derrière nos perceptions individuelles de l’espace. Par exemple, comment choisit-on quels éléments sont importants dans un certain endroit ? Qu’est-ce qui fait qu’une personne verra certains éléments scénographiques, mais en manquera d’autres ? Ces questions sont une bonne façon d’entamer le plus long processus de réflexion requis afin de faire davantage attention à la façon dont nous percevons – ou ne percevons  pas – les espaces publics.

Somme toute, les témoignages de Nicolas, de Diane et de Mario et le format déambulatoire réussissent efficacement à nous faire découvrir Centre-Sud d’une façon originale et éducative. Bien que l’absence d’interprètes et d’artistes durant le parcours permette d’accorder une plus grande place aux voix de Nicolas, de Diane et de Mario, l’absence d’éléments plus vivants au sein du spectacle peut rendre la capture de l’attention du public un peu plus difficile à certains moments. Ce désavantage est toutefois bien compensé par l’enthousiasme véhiculé par les témoignages et l’ajout ponctuel d’éléments scénographiques pertinents, qui enrichissent les sujets et questionnements soulevés par Plácido-Mo.


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