L’année prochaine à Jérusalem

Premier prix du concours d’écriture créative de la Francofête 2021 – volet français langue seconde.

Christopher John Chanco | Le Délit

« Un Philippin ! » s’est-t-il exclamé. Sa voix vibrait avec la joie d’avoir retrouvé un vieil ami, ou plutôt une espèce rare. 

– Bah… oui, je crois. Au fait, je cherchais…

– T’as des pièces de monnaie?!»

Je lui ai répondu que j’avais des shekels et même quelques dollars américains.

« Ça ne m’intéresse pas. Tu vois mon petit trésor ? J’ai des rupiahs, des euros, des yens et encore, la monnaie de la Zambie : savais-tu qu’elle s’appelait le kwacha ? Quel nom bizarre ! Tous les touristes qui viennent me voir, ils me donnent la monnaie de leur pays. De l’Asie, il ne me manque que celle des Philippins », a‑t-il prononcé avec fierté.

Dans un coin de sa boutique, Dian a retiré une tapisserie poussiéreuse sous laquelle se cachait sa collection internationale d’unités monétaires. Effectivement, il avait recueilli des pièces de monnaie représentant presque une cinquantaine de pays. Un véritable pactole, m’a‑t-il assuré. 

Dian était palestinien d’une famille arabo-musulmane. Divisés entre Jérusalem et Ramallah, dans les territoires occupés, ses proches ne se sont jamais revus depuis les années 60. Et lui ? Le beau jeune homme de vingt ans s’occupait de ce petit magasin dans la Vieille Ville où il vendait des souvenirs aux pèlerins. 

J’examinais le bordel sacré autour de moi : des rosaires en bois d’olive, des icônes de saintes, des ménorahs d’or terni, de vieilles mezouzahs et des croix en argent rouillé accrochées sur le mur. Je ne voyais que des souvenirs chrétiens et hébraïques. 

J’ai repéré une espèce de crèche, dissimulée par un drap noir. Captivé, je contemplais cette scène de nativité qui s’est dévoilée devant moi. Dian me regardait curieusement. Paumé et privé de sommeil, je lui aurais paru, en toute apparence, comme un enfant perdu. J’avais quitté l’hôtel minable où j’étais resté la veille au soir. Tout seul, valise en main, je cherchais un meilleur hébergement quand je suis tombé sur lui ce matin-là. Il avait du mal à déplacer une table, alors je l’ai aidé. Il m’a convaincu de rester pour lui rendre service en aménageant la vitrine juste avant l’heure d’ouverture. Puis, on s’est mis à bavarder.

 Je lui ai remis un billet de cent pesos, en lui expliquant qu’il ne valait rien. 

Le peso : comme le truc des Mexicains !

Oui, c’est ça ! Au fait, je cherchais un endroit où dormir pendant quelques jours. Par hasard, connais-tu une auberge sympa, et pas très chère, quelque part ? 

– Mon ami, tu as de la chance. Le meilleur gîte de la vieille ville appartient à mon oncle ! Suis-moi !

Je l’ai suivi. La lumière de l’aube nous a guidés, le soleil se levant quand on se dirigeait vers le quartier arabe. À cette heure-là, les cloches des églises sonnaient et les muezzins chantaient en parfait synchronisme. Ça me donnait envie de pleurer, malgré mon propre agnosticisme. 

On est arrivés à l’auberge dont l’affiche lisait : Hebron Youth Hostel and Café.

Son oncle m’a accueilli chaleureusement. Cette soirée-là, il m’a invité à jouer aux échecs. Il m’a fait part de son vécu et la conversation s’est conduite forcément vers le conflit israélo-palestinien. Il m’a confié qu’il regrettait qu’il eût pris l’ampleur d’une guerre religieuse, voire d’une croisade. Pour lui, toute cette violence se justifiait toujours au nom de l’Histoire, autrement dit, des histoires parfois imaginées et souvent contradictoires. Quelle vérité va prévaloir entre celles de deux peuples déchirés ? Je me suis dit que l’Histoire devait s’arrêter là où elle se heurte à la souffrance humaine tangible.

Il m’a demandé ce que je faisais en Terre sainte en cet été 2015. Est-ce que j’étais un pèlerin ? 

Je lui ai répondu que j’assisterais à une conférence académique qui aurait lieu à Ramallah la semaine suivante. Peut-être que je n’étais que l’un des milliers de pèlerins académiques, soi-disant experts faisant une carrière sur les grandes questions géopolitiques, alors que rien n’a changé sur le terrain.

Je lui ai parlé des conflits interminables entre les chrétiens, la minorité musulmane et les autochtones qui sévissaient dans le sud des Philippines.

En effet, les histoires les plus tragiques se retrouvent souvent dans les pays les plus beaux.

« Qu’est-ce que vous cherchez ? lui ai-je demandé.

La paix, c’est tout ce qu’on cherche. » 


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