« Je ne peux plus mourir »

Le Délit s’entretient avec l’auteure-compositrice interprète Klô Pelgag.

Benoit Paillé

Klô Pelgag colore le paysage artistique québécois depuis près de 10 ans. Artiste multidisciplinaire, l’auteure-compositrice fait résonner sa musique comme une poésie incarnée. Notre-Dame-des-Sept-Douleurs est le titre de son plus récent album sorti le 26 juin dernier ; c’est aussi le nom d’un village. Dans la genèse de l’album, l’artiste raconte que petite, elle passait souvent sur la route qui menait au village avec ses parents. En voyant la pancarte qui en affichait le nom, elle en était horrifiée, imaginant un endroit traumatisant, douloureux. Klô décide de s’y rendre dans les dernières années, pour se rendre compte qu’il s’agit en fait d’une île magnifique, avec à peine 35 habitants, où la nature est à son état le plus pur. Son troisième album Notre-Dame-des-Sept-Douleurs offre un langage imagé, des arrangements orchestraux ambitieux et un récit viscéral de sa propre traversée. 

Le Délit (LD): Tu es passée à travers une période assez creuse dans les dernières années, et la genèse de ton album rapporte un peu ce chemin que tu as parcouru pour te rendre où tu es aujourd’hui : un état plus heureux et serein. Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, c’est donc le parcours dans cet univers terrifiant, très sombre, comme l’épisode dépressif que tu as vécu. En replongeant dans l’album, trouves-tu cela difficile de parcourir à nouveau ces zones d’ombre ?

Klô Pelgag (KP): Je ne l’ai pas encore tourné pendant deux ans, cet album. Ma réponse serait peut-être différente à ce moment-là, mais pour l’instant, quand j’entends ces chansons et que je les joue, elles me rappellent la traversée et la force que je pense avoir acquise lors de ce passage. Cette force est fragile et je crois que cet album représentera pour moi ce point d’ancrage et cette démonstration qu’il est possible pour moi de me relever. J’ose espérer que je saurai m’en souvenir dans le futur. On n’est pas au bout de nos peines et c’est un bon signe, dans le fond, de ressentir des choses. C’est un signe de cœur et de vie. 

« Je crois que cet album représentera pour moi ce point d’ancrage et cette démonstration qu’il est possible pour moi de me relever. J’ose espérer que je saurai m’en souvenir dans le futur. On n’est pas au bout de nos peines et c’est un bon signe, dans le fond, de ressentir des choses. C’est un signe de cœur et de vie »

Klô Pelgag

LD : Ton album était censé sortir avant la pandémie. Il a été retardé et est finalement paru le 26 juin dernier. As-tu eu de la difficulté à faire de la musique et à être créative en étant confinée chez toi ?

KP : Entre-temps, j’ai fait quelques projets de composition. Je n’ai pas eu de grandes difficultés au niveau de mon travail pour le disque. Généralement, après un album, ça me prend un petit bout avant de commencer à en imaginer un autre : je ne veux pas me répéter. Je pense que cette période est bénéfique pour la suite.

LD : Tu as fait l’annonce d’un spectacle virtuel, les 23 et 24 avril prochain. Tu présentes le spectacle comme un « univers ponctué d’effets spéciaux et d’expériences bizarroïdes ». Peux-tu nous en dire un peu plus sur ce spectacle ?

KP : C’est un spectacle qui est à mi-chemin entre le bug de l’an 3000 et un sandwich aux œufs. C’est un peu comme un spectacle live dans lequel il arrive quelques péripéties. Un prétexte pour réaliser quelques fantasmes scéniques. Quelque chose qui n’aurait jamais existé sans pandémie. Ultra-sécurisé. 

LD : Est-ce que ça a été difficile de repenser un processus de spectacle « virtuel » ?

KP : Ç’a été difficile, étant donné la pandémie, de travailler à distance avec tout le monde et de devoir s’adapter aux va-et-vient des mesures sanitaires. En même temps, je crois que c’est parfait de faire quelque chose qui soit affecté par son époque et sa réalité. Je ne veux pas faire semblant qu’il ne se passe rien, je veux utiliser la situation de façon à ce qu’elle ponctue cette création et qu’on sente l’influence que le contexte pandémique a sur le résultat final. C’est la base de la création que de transfigurer le mauvais vers quelque chose de nouveau et de plus positif. J’aimerais que le spectacle soit à l’image de notre soif de vivre, ce désir d’exploser exacerbé par cet isolement forcé.

« J’aimerais que le spectacle soit à l’image de notre soif de vivre, ce désir d’exploser exacerbé par cet isolement forcé »

Klô Pelgag

LD : Tu as expérimenté en studio des synthétiseurs et des logiciels d’enregistrement. Qu’est-ce que ces outils t’ont apporté dans la pratique musicale ? Toi qui as normalement un style musical un peu plus « naturel », pourquoi as-tu été tentée par ce genre d’outils ?  

KP : J’ai toujours écrit de façon impulsive et instinctive. Ces outils me permettent d’écrire en même temps que les éléments évoluent au rythme (autant qu’il est possible de le faire) de ce que j’entends dans ma tête. Ils m’aident à attraper ces avalanches d’idées pour ne plus qu’elles m’échappent, et à être plus autonome. Je préfère me rendre le plus loin possible toute seule avant d’amener quelqu’un d’autre dans la toune, comme ça, on se comprend toujours mieux.

LD : Tu es devenue maman assez récemment. Comment s’inscrit cette facette de ta vie dans ta pratique artistique ?

KP : La plus grande différence, c’est que je ne peux plus mourir. Ce n’est plus vraiment une possibilité. Sinon, mon désir de créer et de faire des nouvelles choses demeure le même. J’aurai probablement un autre discours si les tournées reprennent. Je devrai faire des choix et être bien organisée, ce qui n’est pas ma plus grande force.

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LD : Tu as vécu une dernière année extrêmement mouvementée : ta grossesse, la maladie dégénérative de ton père puis son décès. Les émotions vives ont-elles tendance à bonifier ta pratique artistique ? Est-ce plus inspirant pour toi de créer par grands vents ou quand la vie est plus calme ?

KP : Chaque moment est susceptible d’en inspirer d’autres. Pour moi, la musique, c’est tout ce qu’on porte en soi. C’est toute notre vie. C’est le calme après la tempête et puis la tempête par-dessus la tempête et puis la neige qui statufie tout ça et puis le soleil au dégel. Ce sont tous les moments de pause et de réflexion… puis il faut apprivoiser l’ennui pour créer. Je n’ai jamais écrit dans d’autres moments que ceux-là, personnellement. 

LD : La symbolique de la chanson La maison jaune est empruntée à Vincent Van Gogh, artiste que tu admires beaucoup. Cette maison jaune où tu ne veux plus retourner, c’est aussi une référence à l’état dépressif et de surmenage dans lequel tu étais confinée. Crois-tu que revisiter cette maison jaune, de temps à autre, est inévitable ?

KP : Je vais la revisiter de près ou de loin toute ma vie, mais je vais juste tout faire pour ne pas entrer dedans complètement. Si j’entre dedans, j’espère que je trouverais le moyen d’ouvrir une fenêtre pour me rappeler que la vie est au‑dehors. 

LD : Dirais-tu que tu es une artiste disciplinée ? Te forces-tu à faire des séances créatives, ou bien prends-tu l’inspiration comme elle vient ?

KP : Je pense que je fonctionne par phases. J’accumule, j’ai besoin de vivre et de penser pour qu’ensuite, je puisse faire quelque chose qui a du sens pour moi. Je suis mon instinct mais parfois, il m’arrive de me provoquer. 

« Pour moi, la musique, c’est tout ce qu’on porte en soi. C’est toute notre vie. C’est le calme après la tempête et puis la tempête par-dessus la tempête et puis la neige qui statufie tout ça et puis le soleil au dégel »

Klô Pelgag

LD : Tu dis que la création demande beaucoup d’abandon. Comment s’inscrit le retravail dans cet abandon ?

KP : Je pense que le travail, c’est tout ce qui vient avant l’état créatif. Il sert à atteindre l’état, à se prédisposer pour y entrer. Ensuite, quand je suis dedans, dans l’instinct, je ne vois pas ça comme un travail et il ne faut pas que ça le soit. Le travail c’est apprendre comment fonctionne le logiciel ou un instrument pour qu’ensuite ils soient au service de la création. 

LD : J’ai l’impression que l’aspect showbiz est parfois en décalage avec l’univers poétique et créatif que tu portes. Comment navigues-tu dans ce milieu-là ? 

KP : Je me suis habituée à tout ça parce que j’ai envie que ma musique trouve les bonnes personnes, où qu’elles soient, peu importe le milieu. Et pour ce faire, il faut en parler un peu. Bien sûr, il y a parfois un décalage, mais je crois que si on peut insuffler ne serait-ce qu’1% de poésie au quotidien de quelqu’un pour qui ce serait la porte d’entrée vers un monde différent, je suis prête à me prêter à l’exercice. 

LD : Quel est ton rapport aux prix et récompenses ? Qu’apportent ces reconnaissances à ton travail ?

KP : Je crois que ces reconnaissances donnent de l’importance et du prestige à mon travail dans les yeux des autres. Ils me permettent d’exister pour ceux qui y accordent de l’importance. Ça facilite le chemin entre mon œuvre et le grand public, c’est presque un « outil promotionnel ». Autrement, c’est quelque chose de flatteur qui est agréable et difficile à recevoir. Je tente de ne pas trop m’y attacher, mais j’essaie aussi de plus en plus d’apprécier ces moments et d’être en mesure d’accepter. Comme un compliment.

En plus du spectacle virtuel annoncé les 23–24 avril prochain, vous pourrez également retrouver Klô Pelgag sur scène, un peu partout à travers la province. Tous les détails à www​.klopelgag​.com/​#​s​p​e​c​t​a​c​les


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