À quoi bon les études littéraires ?

Éloge des vertus oubliées d’un champ négligé.

Margaux Brière de la Chenelière | Le Délit

Dans quelques semaines, je terminerai mon baccalauréat et, par le fait même, mon parcours universitaire à McGill. Je l’ai commencé en sciences cognitives, dans l’espoir de faire de la recherche en neuroscience, puis j’ai bifurqué vers la littérature française. Ce choix en laisse plusieurs perplexes, mon grand-père le premier qui croit encore que je vais devenir avocat, voire médecin. Aux yeux de nombreux·ses de mes ami·e·s, ce champ d’études, les lettres, semble archaïque et inutile : pourquoi payer plus de 4 000$ par année en frais de scolarité pour lire des livres ? 

Chose certaine, les stéréotypes qui collent à ce milieu n’aident en rien sa compréhension. Le limiter à « lire des livres » ou à « connaître de beaux mots », c’est en faire une lecture bien trop simpliste. À mon sens, la littérature a le même objectif que tous les champs d’études : expliquer le réel, comprendre cet étrange phénomène qu’est l’existence et en rendre compte. Simplement, pour ce faire, les différents domaines utilisent des langages plus ou moins différents, emploient différents outils d’analyse et se concentrent sur divers aspects du réel. La littérature n’y fait pas exception.

Si la sociologie cherche à comprendre le fonctionnement des sociétés, l’histoire, le déroulement des événements passés, et la linguistique, celui de nos méthodes de communication, la littérature, quant à elle, puise sa force précisément dans sa capacité à englober toutes ces sphères. Plus frontalement que bien des disciplines, la littérature tend à exprimer un rapport au réel dans un langage sur-codifié et truffé de sens latents. Ce champ d’étude nous apprend à lire entre les lignes, à voir ce qui se cache dans le dit et le non-dit, et donc, s’il y a bien une chose que m’ont appris à valoriser les études littéraires, c’est la sensibilité, compétence trop souvent négligée par notre monde contemporain de calcul et de croissance.

Révéler la face cachée

Chercher à comprendre au-delà du sens premier, voire à chercher le(s) sens plus profond(s) est typique de la littérature. À mon sens, les œuvres littéraires sont autant de systèmes codifiés dans lesquels chaque signe est à comprendre. Je nomme donc sensibilité l’outil, la faculté intellectuelle qui nous permet de les décoder. La poésie en est peut-être le meilleur exemple. 

« Le travail d’analyse n’est jamais strictement « littéraire », tout comme la littérature n’est jamais strictement esthétique »

Contrairement au stéréotype, je ne limiterais pas la définition de cette forme comme étant simplement l’art de « dire de belles choses », mais ajouterais qu’il s’agit surtout de savoir mettre en mots l’indicible. Il s’agit bien évidemment d’un travail esthétique, d’une communication qui met l’accent sur la manière dont est codifié le message, comme le dirait Roman Jakobson. Mais, face à une œuvre poétique, le rôle du ou de la littéraire n’est pas de simplement constater cet état esthétique : il faut la décortiquer, l’analyser et faire ressurgir toute la nappe phréatique sémantique qu’elle garde en latence. Ainsi, le travail d’analyse n’est jamais strictement « littéraire », tout comme la littérature n’est jamais strictement esthétique. Il faut constamment emprunter à d’autres domaines, et cette interdépendance intellectuelle est une autre des merveilles distinctives de la littérature.

Margaux Brière de la Chenelière | Le Délit

À la croisée des chemins

Les études littéraires sont l’un des rares champs à avoir largement conservé l’héritage humaniste. Elles permettent, et même forcent, l’interdisciplinarité, empruntant constamment à d’autres disciplines pour expliquer et élaborer ses théories et ses interprétations. Hormis l’histoire, discipline essentielle à la compréhension du sujet littéraire, la littérature sollicite bien souvent la linguistique, la sociologie, le droit, l’anthropologie, la psychanalyse, etc. On cherche à savoir comment d’autres domaines expliquent et approchent le réel afin de transposer ces méthodes à notre propre objet d’étude.

« La beauté des lettres, c’est cette capacité à mettre dans la balance toutes ces différentes approches et de tenter de trouver un équilibre »

Cette pratique dénote l’ouverture sur le monde de la littérature et sa prise en considération de la complexité de l’existence. Les choses ne sont jamais des vases clos et ne s’expliquent jamais d’une seule manière. La beauté des lettres, c’est cette capacité à mettre dans la balance toutes ces différentes approches et de tenter de trouver un équilibre. La sociologie, à elle seule, ne saurait rendre proprement compte du réel. Amalgamez-la à une lecture psychanalytique, mathématique et juridique, alors le sujet semble se magnifier, prendre une forme plus proche de ce qu’elle est. Finalement, il faut voir la littérature comme une fenêtre faite en mosaïque, constituée de mille lectures possibles et qui, à travers ses carreaux diaphanes, laisse passer une lumière qui nous permet de percevoir le réel dans toute sa complexité.

Un bagage à conserver

Si j’ai développé cette sensibilité et cette vision pluridisciplinaire au contact des livres, je l’utilise désormais tous les jours. Rechercher tranquillement le sens dans la complexité, c’est une méthode qui demande beaucoup d’efforts et d’humilité : ce ne sont pas des vérités inébranlables qu’édifient les littéraires. Chaque théorie, critique et analyse est sujette aux critiques de ceux et celles qui les succèderont. En cette ère où prime la rigueur scientifique et l’exactitude des faits, on ne se satisfait plus des ballottements, des hésitations et des tâtonnements. Ce qu’il nous faut, ce sont des réponses directes, rapides, claires, nettes et, ultimement, rentables. Si le droit peut nous offrir une réponse, pourquoi chercher du côté de l’anthropologie ? Et si un premier sens apparaît clairement en surface, à quoi bon en chercher un second qui se cache en profondeur ?

Et donc, pourquoi faire des études en littérature ? Simplement parce qu’un esprit n’est pas qu’une machine que l’on doit former à l’emploi. La connaissance ne doit pas être perçue comme une valeur utile qu’il faut impérativement mettre à profit économiquement. La société moderne tend au corporatisme, au découpage social selon les professions, et l’humaniste en moi rejette cette simplification vulgaire des individus. Un esprit critique bien formé aura confiance en ce qu’il fait, mais, surtout, comprendra les limites de ce qu’il peut faire. Voilà, en peu de mots, à quoi servent les études littéraires.


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