S’enraciner dans la vérité

Les enseignements intempestifs de Simone Weil dans L’enracinement.

Audrey Bourdon | Le Délit

Dernier ouvrage de Simone Weil avant sa mort prématurée, rédigé en 1943 à la demande du général Charles de Gaulle à titre d’une nouvelle « déclaration des droits de l’homme » pour l’après-guerre, L’enracinement, prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain détaille des propositions de changements pour la France en fonction du concept d’enracinement – et de son opposé problématique, le déracinement. Weil était alors à Londres, cherchant à joindre la résistance française de cette ville, sous le général de Gaulle et sa Commission pour l’étude des problèmes de l’après-guerre, qui cherchait à la fois à produire une nouvelle déclaration des droits de la personne et à réformer l’État. Si ces recommandations sont dirigées envers une France d’après-guerre, que pouvons-nous, aujourd’hui, retenir de son travail ?

L’enracinement est un texte imparfait, abrupt à certains moments, dans lequel se font sentir l’urgence et la précipitation de la tâche. Weil insiste sur le fait que ses propositions de changement se doivent, pour la plupart, d’être accomplies alors que la France est encore en guerre, avant que la paix ne s’installe ; il faut que les changements soient à même l’instauration de la paix.

La dernière œuvre de la philosophe française, fortement marquée par la spiritualité chrétienne de son autrice convertie, louange le besoin fondamental de l’amour de la vérité. Cet amour devrait et doit toujours s’insuffler dans la politique, les sciences, l’histoire, le travail physique et la vie spirituelle. Voyons alors divers enseignements de L’enracinement que nous pouvons retenir et appliquer pour mieux nous enraciner dans la vérité.

Les besoins de l’âme

Simone Weil effectue en prélude à son œuvre une liste plutôt analytique des divers besoins de l’âme. Ceux-ci constituent le premier enseignement que tout être humain, ou toute collectivité, peut conserver en lui. Mais tout d’abord, il importe de distinguer, comme le fait Weil, les notions d’obligation et de droit. Alors que de Gaulle lui commande une « déclaration des droits de l’homme », Weil intitule sa dernière œuvre « déclaration des devoirs envers l’être humain ». Pour la philosophe, l’obligation prime, cela car l’effectivité vient de l’accomplissement de l’obligation et non du droit. Les droits d’une personne proviennent en fait des obligations des autres, la différence entre les deux notions n’étant donc qu’une question de point de vue.

De plus, les obligations à l’égard des êtres humains découlent des besoins vitaux de ceux-ci. Weil identifie plusieurs besoins de l’âme :

  • L’ordre, qui est le besoin le plus proche de la destinée éternelle de l’âme et le tissu des relations sociales ;
  • La liberté, qui est définie par une possibilité de choix, une possibilité réelle. Il est certain que de vivre en communauté apporte son lot de règles restreignant la liberté, mais comme le remarque Weil, « à ces conditions, la liberté des hommes de bonne volonté, quoique limitée dans les faits, est totale dans la conscience» ;
  • L’obéissance, qui suppose le consentement et non pas la crainte du châtiment ;
  • La responsabilité, par exemple par la prise de décisions envers lesquelles une personne se sent engagée, pour lesquelles elle a fourni des efforts de manière continue ;
  • L’égalité, soit un respect accordé en même quantité à tout être humain. Une inégalité stable suscite l’idolâtrie des supérieurs, tandis que l’inégalité mobile suscite le désir de s’élever ;
  • La hiérarchie, car celle-ci permet à chacun de « s’installer moralement dans la place qu’il occupe» ;
  • L’honneur, qui se différencie du respect en ce sens que le dernier est égal pour tous, alors que l’honneur est personnel et prend en compte un être humain dans son entourage social, prenant part par exemple à une tradition ;
  • Le châtiment, qu’il soit disciplinaire ou pénal ;
  • La liberté d’opinion, qui est « un besoin absolu pour l’intelligence », mais uniquement individuel. La liberté d’opinion ne peut être accordée à un groupe, car dès lors qu’un groupe a des opinions, « il tend inévitablement à les imposer à ses membres ». Ainsi, la liberté d’opinion exige des mesures contre la suggestion, la propagande, la publicité, etc. Weil suggère d’ailleurs l’abolition des partis politiques pour tenter de réfréner ce problème de l’opinion des groupes ;
  • La sécurité, puisque la peur permanente est « une demi-paralysie de l’âme» ;
  • Le risque, sans lequel surgit « une espèce d’ennui qui paralyse» ;
  • La propriété privée ;
  • La propriété collective ;
  • La vérité, qui est le besoin de l’âme le plus sacré.

Ces besoins se trouvent aux fondements des solutions que propose Weil pour la France de l’après-guerre. Si lesdites propositions sont parfois des prescriptions spécifiques à l’époque et à la nation de Weil, les fondements sur lesquels elles reposent peuvent nous inspirer à repenser les nôtres.

Le déracinement

À titre de second enseignement intempestif du livre de Weil, le déracinement demande une attention particulière. Son grand danger provient du fait que cette maladie se multiplie par elle-même car, comme l’écrit la philosophe, « qui est déraciné déracine ». Un être déraciné tombera soit dans une « inertie de l’âme », comme la plupart des esclaves, ou dans la propagation du déracinement, comme les révolutionnaires. Ce que Weil entend par un être enraciné, c’est un être qui « a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir ».

« Qui est déraciné déracine »

Simone Weil

Il y a déracinement, par exemple, dès lors qu’il y a conquête militaire. L’argent aussi propage le déracinement, tout comme l’éducation telle que proposée à l’époque de L’enracinement – il est d’ailleurs certain qu’avec les récents remous autour de l’enseignement de l’histoire au collégial, cette remarque de Weil sur l’éducation n’est pas anachronique. 

En 1934, Simone Weil est décidée à vivre l’expérience ouvrière ; elle travaillera dans une usine pendant une année. Lorsque la philosophe parle du déracinement ouvrier, elle peut donc parler d’expérience personnelle. Ce déracinement, c’est une exclusion de la collectivité d’un groupe de gens, qui sont ensuite réintégrés dans une classe à part, une classe de laquelle la culture est séparée. Weil précise que la solution à ce problème n’est en aucun cas « l’instruction des masses », qui prendrait en quelque sorte cette culture élaborée dans un milieu fermé et indifférent à la vérité, pour en retirer ce qu’il reste de pur par une opération de vulgarisation, et introduire ce qu’il reste dans ces masses qui désirent apprendre. La vraie solution est plutôt de faire sentir à tous qu’ils sont « chez eux dans le monde de la pensée ». Weil parle donc d’une traduction (et non d’une vulgarisation): pour permettre aux ouvriers d’être sensibles à leur propre culture, pour éclairer leur travail de poésie par les émerveillements enfantins, il s’agit de faire preuve de « l’art de transposer les vérités ». D’une part, les ouvriers doivent augmenter leur sensibilité à la beauté du monde et de leur travail (cela devrait être l’objet de toute instruction); d’autre part, la dignité du travail qui en résulte mène à la spiritualité du travail, correspondant au plus haut degré d’enracinement selon Weil. Dans le cas d’un déracinement chez les paysans, ce même procédé de « réenracinement » consisterait donc à « rendre à la vie des champs la poésie perdue ».

La patrie comme terrain d’enracinement

Un type de déracinement particulier est celui du déracinement par rapports aux collectivités habitant un territoire. Ce déracinement, si Weil le présente dans le cas d’une France désemparée, fait certainement écho à une situation latente au Québec : les vagues de nationalisme et les référendums, l’amende honorable aux nations autochtones qui se fait toujours attendre ou la situation lamentable de notre langue officielle ne sont que quelques exemples du déracinement de notre nation.

Weil a écrit cette phrase douloureusement juste : « Quand on parle de souveraineté de la nation, aujourd’hui, cela veut dire uniquement souveraineté de l’État. » Or, « l’État est une chose froide qui ne peut pas être aimée », qui utilise ses pouvoirs sur le peuple plutôt que pour le peuple. Néanmoins, selon Weil, l’ordre public est plus sacré que la propriété privée, et donc l’obéissance du peuple envers les pouvoirs publics est une obligation sacrée. Cette obéissance provient de ce que la philosophe nomme « la compassion pour la patrie » : un sentiment de tendresse poignante, un amour parfaitement pur pour la patrie, dans une expression quotidienne et ininterrompue, qui peut donner « quelque chose d’exaltant, de touchant, de poétique, de sacré ». Comment, alors, réconcilier ce sentiment – et cette obéissance obligée – avec l’État ? La solution repose dans la dissociation entre les deux. L’État a comme devoirs d’assurer la sécurité du territoire national et de faire de la patrie une réalité, c’est-à-dire un terrain d’enracinement. L’État doit accepter de ne pas être l’objet de l’amour du peuple, mais plutôt une balise, un encadrement, pour le véritable objet aimé, soit la patrie.

« Mais pourquoi la politique, qui décide du destin des peuples et a pour objet la justice, exigerait-elle une attention moindre que l’art et la science, qui ont pour objet le beau et le vrai ? »

Simone Weil

Ainsi, le pouvoir, nous le rappelle encore justement Weil, n’est pas une fin : « Par nature, par essence, il constitue exclusivement un moyen. » En tant que moyen, la politique s’élève avec l’art et la science, ayant comme objet le beau, le vrai. Cesser de considérer la politique comme simple « technique de l’acquisition et de la conservation du pouvoir » et plutôt la voir comme l’art « qui décide du destin des peuples et a pour objet la justice » représente une leçon dont l’application tarde toujours.

L’histoire comme fondement de la patrie

L’histoire et son enseignement, c’est-à-dire le passé perpétuellement d’actualité, se trouvent aux fondements de la patrie : « Il n’y a pas de patrie sans histoire », écrit Weil. L’étude de l’histoire, jointe à l’expérience de la vie, est le meilleur – et l’unique – procédé afin de connaître le cœur humain.

« Une âme jeune qui s’éveille à la pensée a besoin du trésor amassé par l’espèce humaine au cours des siècles »

Simone Weil

Mais il faut être prudent, car c’est une fausse grandeur qui est transmise à travers l’histoire. En effet, les vaincus de l’histoire disparaissent, ils échappent à l’attention, et « la perte du passé, collective ou individuelle, est la grande tragédie humaine », selon Weil, puisque le passé détruit ne revient jamais. « L’esprit dit historique ne perce pas le papier pour trouver de la chair et du sang ; il consiste en une subordination de la pensée au document. » Il faut plutôt aimer la partie muette et disparue du passé. Ainsi, quatre obstacles sont soulevés par Weil dans notre regard vers le passé : notre conception fausse de la grandeur, la dégradation du sentiment de la justice, notre idolâtrie de l’argent et l’absence en nous d’inspiration religieuse.

Quant à l’éducation d’un peuple à l’histoire, son importance ne peut être atténuée. Les racines de la collectivité se situent dans le passé. Et la collectivité représente « l’unique organe de conservation pour les trésors spirituels amassés par les morts, l’unique organe de transmission par l’intermédiaire duquel les morts puissent parler aux vivants ». Ce qui se situe au plus profond du cœur humain, ce qui nourrit les peuples, c’est ce qui peut être transmis par la collectivité, par le moyen de l’histoire, aux membres d’une patrie.

« Et nous sommes de notre époque ; nous n’avons aucune raison de nous croire meilleurs qu’elle »

Simone Weil

La science comme contemplation religieuse

Le travail de Weil nous amène également vers la science. À l’époque de la philosophe française, et encore aujourd’hui, un constat désolant émerge : la conception moderne de la science est responsable de monstruosités. Selon Weil, le problème est que les scientifiques ne tendent pas vers le bien, ne sont pas portés par un amour de la vérité. Les stimulants sont plutôt tout autres : la recherche est un jeu, l’emploi un prestige, le devoir professionnel agit comme mobile social. Effectivement, si les applications des recherches des scientifiques peuvent également correspondre à un stimulant, alors ce stimulant est basé sur l’importance de ces applications, et non sur leur bien : « Il n’arrive guère ou jamais, semble-t-il, [que le savant] s’arrête pour supputer les effets probables du bouleversement en bien et en mal, et renonce à ses recherches si le mal paraît plus probable. » Nous n’avons qu’à penser à la création de plusieurs armes ou à diverses industries afin de nous convaincre de ces mots.

De surcroît, les savants, dans leurs efforts quotidiens, acquièrent des connaissances ; or, nous dit Weil, des connaissances ne peuvent être elles-mêmes objets de désir. « L’acquisition des connaissances fait approcher de la vérité quand il s’agit de la connaissance de ce qu’on aime, et en aucun autre cas », ajoute-t-elle. Ainsi, pour que le savant travaille, et acquiert des connaissances qui le rapprochent de la vérité, il faut qu’il aime l’objet de ses recherches. Pour que le scientifique ait comme mobile l’amour, et donc le bien, il faudrait déjà qu’il y ait quelque chose à aimer. Or, dans la conception actuelle de la science, en ne tenant pas compte des applications techniques, que reste-t-il vraiment qui puisse être considéré comme un bien ? Weil conclut que si l’amour de la vérité est absent des mobiles de la science, alors ce souci de la vérité ne peut pas être plus présent dans la science même.

« La vraie définition de la science, c’est qu’elle est l’étude de la beauté du monde »

Simone Weil

Weil présente sa solution : « L’esprit de vérité peut résider dans la science à la condition que le mobile du savant soit l’amour de l’objet qui est la matière de son étude. Cet objet, c’est l’univers dans lequel nous vivons. Que peut-on aimer en lui, sinon sa beauté ? La vraie définition de la science, c’est qu’elle est l’étude de la beauté du monde. »

À ce propos, Weil rappelle que la science des Grecs, ou même celle de Newton, ajouterions-nous, était indissociable de la vie religieuse. De toute évidence, il y a aujourd’hui une incompatibilité entre la science et la religion qui empêche la cohésion intérieure. Weil affirme d’ailleurs que « le phénomène moderne de l’irréligiosité du peuple » s’explique presque totalement par cette incompatibilité. Pourtant, « le savant a pour fin l’union de son propre esprit avec la sagesse mystérieuse éternellement inscrite dans l’univers ». En effet, l’investigation scientifique ne serait rien de plus qu’une forme de contemplation religieuse. La philosophe affirme que les sciences dites humaines sont impensables « si la notion de surnaturel n’est pas rigoureusement définie et introduite dans la science, à titre de notion scientifique, pour y être maniée avec une extrême précision ». Elle propose ainsi une réunification, une réconciliation entre les deux domaines aujourd’hui complètement opposés. L’inspiration est loin d’être obscure. Ne pensons qu’à l’amor fati que les Grecs voyaient dans l’existence et dont la confirmation se trouvait dans la science : « Ce fut le mobile de leur enthousiasme pour elle. L’opération de l’intelligence dans l’étude scientifique fait apparaître à la pensée la nécessité souveraine sur la matière comme un réseau de relations immatérielles et sans force. »

S’enraciner grâce à l’action publique

« Seule la lumière qui tombe continuellement du ciel fournit à un arbre l’énergie qui enfonce profondément dans la terre les puissantes racines. L’arbre est en vérité enraciné dans le ciel »

Simone Weil

La dernière leçon de la dernière œuvre de la sage Simone Weil est certainement la plus essentielle. On doit comprendre que Weil, outre quelques articles de revue, n’avait rien publié de son vivant. Sa spiritualité était une chose discrète au point où ses amis n’en eurent connaissance qu’après sa mort, à la publication posthume de ses écrits. Ce presque secret se révèle en fait être aux racines mêmes de toute sa pensée. Mais, pour les racines de toute pensée, cela n’en est-il jamais autrement ?

Le problème qui résonne des analyses de Weil quant au déracinement en est un « d’une méthode pour insuffler une inspiration à un peuple ». Parce que l’enracinement n’est pas individuel ; il est collectif. À cela, Weil a une solution : c’est l’action publique. Notion pensée comme mode d’éducation du pays, « il faut l’installer en permanence dans l’âme, de manière qu’elle soit présente même quand l’attention se porte vers autre chose ».

Parmi les moyens d’éducation qui sont enfermés dans l’action publique, Weil se penche sur la mise en mots, par une autorité officielle, de pensées se trouvant dans le cœur des foules : les non-dits de l’âme qui, soudainement exprimés, prennent sens. Il est important de faire attention à ne pas confondre ce moyen avec la suggestion, qui, rappelons-le, constituerait une contrainte. À l’opposée, la formulation d’une pensée qui travaille l’âme est fondée dans la « structure cachée de la nature humaine ». Une personne vue comme un symbole pourrait être responsable d’une telle action (Weil propose alors de Gaulle), et les paroles qui doivent être prononcées ne se basent que sur deux critères : le bien et l’utilité.

Le pinacle de l’action publique, c’est le travail physique. Weil affirmait qu’«un mobile n’est vraiment réel dans l’âme que lorsqu’il a provoqué une action exécutée par le corps ». Dans certaines actions, l’amour qui se trouve dans le cœur d’un homme peut être élevé : « Mais tout change quand, par la vertu d’une véritable attention, il vide son âme pour y laisser pénétrer les pensées de la sagesse éternelle. Il porte alors en lui les pensées mêmes auxquelles la force est soumise. » Par exemple, « le poète est une personne ; pourtant dans les moments où il touche à la perfection poétique, il est traversé par une inspiration impersonnelle ». Ce type de soumission à une force plus grande que soi peut également soulever le cœur des personnes réalisant un travail physique.

Ainsi, le travail, dans lequel l’être humain « est soumis au temps à la manière de la matière inerte qui franchit un instant après l’autre », fait violence à la nature humaine, et c’est par lui que s’accomplit le consentement nécessaire. En effet, Weil disait que deux actes d’obéissance étaient « choses de nécessité et non de choix » : le consentement à la mort et le consentement au travail physique (« une mort quotidienne »). Puisqu’on ne peut vivre par le consentement à la mort, le travail physique doit être le centre spirituel d’une vie sociale bien ordonnée.

Ce qu’a pu nous transmettre Weil avant de succomber à son épuisement, c’est que l’enracinement s’effectue à travers le travail physique consenti, qui est un acte d’obéissance nécessaire à l’ordre du monde, et « l’ordre du monde, c’est la beauté du monde ». Cette beauté est l’objet de l’amour des savants, la motivation de la politique ; elle est le besoin le plus sacré de l’âme, puisqu’elle est la vérité. C’est à travers elle seulement que chacun et tous peuvent s’enraciner dans leur territoire, leur existence.


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