Les Fanfreluches de Rabelais et leur antidote

Une interprétation de l’ininterprétable.

Adélia Meynard | Le Délit

On enseigne et étudie souvent le Gargantua de Rabelais en éludant le chapitre 2, intitulé « Les Fanfreluches antidotées trouvées en un monument ancien ». En raison de sa complexité, il a été relégué au tiroir de l’oubli et classé une fois pour toutes dans le genre littéraire de l’énigme.

En tant que roman humaniste, Gargantua emploie la parodie et les renversements carnavalesques pour désacraliser certaines idées préconçues et pour faire un portrait plus sincère de la condition humaine, qui est alors mise à nu. L’énigme du chapitre 2 préserve ce désir d’inversion et de transparence, en dépit de son opacité sémantique, car, précisément, cette énigme inverse le désir de transparence. Contrairement à ce qui s’est dit jusqu’à présent sur ce chapitre, il semble que son opacité ne soit pas une fausse piste, mais plutôt la clé de l’énigme.

Dans le prologue du roman, le narrateur s’adresse de façon ironique aux lecteurs, buveurs très illustres, pour leur indiquer que son récit est comparable à Socrate, philosophe « laid de corps », toujours riant et cachant son divin savoir. Donc, le roman et ses énigmes dissimulent leurs sens tout comme Socrate cachait ce qu’il savait. Rabelais compare aussi son roman aux Silènes, ces petites boîtes « sur lesquelles étaient peintes des figures drôles et frivoles » mais qui contenaient l’intelligence, l’égalité d’âme et le détachement.

Cet avertissement permet de mieux comprendre l’énigme du chapitre 2, puisque « la drogue qui y est contenue est d’une tout autre valeur que ne le promettait la boîte : c’est-à-dire que les matières ici traitées ne sont pas si folâtres que le titre le prétendait ». Si le chapitre 2 semble être une pure folie, il est néanmoins vrai que sous cette apparence se niche une sobriété sans égale. Bien que l’on puisse croire que le chapitre 2 ait été dit de gaieté de cœur et par hasard, il faut plutôt essayer d’interpréter à plus haut sens ce passage, car le narrateur appelle le lecteur à être comme le chien qui ronge inlassablement l’os du texte, jusqu’à la moelle.

Une apparente légèreté

Le titre du chapitre, « Les Fanfreluches antidotées trouvées en un monument ancien », se calque sur le principe de l’énigme, car son sens est obscur. Les Fanfreluches antidotées sont des bagatelles, des ornements, de petites choses légères sans consistance. Le mot « Fanfreluches » porte une majuscule qui soigne, comme un antidote, le sens du mot, car elle rend à la bagatelle sa dignité paradoxale. Les Fanfreluches antidotées désignent donc, par un processus d’auto-référentialité, la valeur du chapitre 2. 

Quel est l’antidote ? C’est la lecture attentive et sensible qui seule permet au texte de se déployer dans son évidence, car l’exacerbation de l’exégèse nuit à l’éclat du texte et l’enfouit, comme une pyramide, sous le sable des mots. Le « monument ancien » a donc été oublié. Mais en trouvant les Fanfreluches, Rabelais dépoussière le savoir du passé pour le porter à la lumière, par respect pour l’antiquité. En ce sens, ce qui a été oublié, selon Rabelais, est la sagesse ancienne (par exemple celle de Socrate) dont les enseignements rappellent aux mortels qu’ils ne sont que cela : mortels et ignorants. Mais la vie des mortels, comme les Fanfreluches, n’est pas si insignifiante qu’on pourrait le croire. C’est pourquoi Rabelais a placé l’énigme au début du Gargantua : pour confronter les mortels, et plus précisément les lecteurs, à leur façon d’être inauthentiques.

D’ailleurs, l’emplacement du chapitre 2 peut être interprété comme une référence à la condition humaine, si l’on considère que le numéro « 3 » signifie la perfection, la divinité, la Trinité, la dialectique et la complétude. Le chapitre 2 est donc un défi lancé aux mortels, celui de reconnaître qu’ils n’ont que le présent comme objet de travail et de discussion. En acceptant de se limiter à l’art et à l’artisanat du présent de l’écriture, Rabelais a pu labourer son texte et le rendre résistant à la lecture.

Par ailleurs, Rabelais nous avertit de ne pas sombrer dans une analyse érotique du texte : « On discutera du trou de saint Patrice, de Gibraltar et de mille autres trous : si l’on pouvait en faire cicatrices de telle façon qu’ils n’aient plus la toux, vu qu’il paraissait incongru à tous de les voir ainsi à tout vent bayer. » Ceci sous-entend que Rabelais dénonce ceux qui ferment l’incongru. Donc, il faudrait plutôt laisser fleurir le sens du texte. 

« C’est pourquoi Rabelais a placé l’énigme au début du Gargantua : pour confronter les mortels, et plus précisément les lecteurs, à leur façon d’être inauthentiques »

De l’autre côté du miroir

À la suite du passage sur les trous, Rabelais mentionne un corbeau, qui représente le lecteur : « Sur cet arrêt, le corbeau fut pelé par Hercule. » Le lecteur se fait peler symboliquement par la strophe sur les trous, qui lui cache son sens. C’est pourquoi Minos, représentant lui aussi le lecteur, entre en scène pour se plaindre : « Pourquoi […] n’y suis-je appelé ? Excepté moi, tout le monde on convie. » Ce sentiment d’injustice est celui que ressent tout lecteur quand, tout seul, dans sa chambre ou en pleine bibliothèque, il lit le chapitre 2 sans savoir que c’est un passage difficile à décortiquer, un texte rarement compris. Ainsi, Minos traite les écrivains de vendeurs de quenouilles, car il leur en veut de duper les lecteurs et de les faire tourner en rond.

Un personnage essentiel du chapitre 2 est Até, la déesse de l’égarement. L’énigme vise en effet à égarer le lecteur. Cependant, au début du chapitre, Rabelais, c’est-à-dire le grand dompteur des Cimbres, craint que le lectorat ne s’attaque à l’empire de son œuvre à cause de l’opacité sémantique de ce même chapitre. Donc, il fait appel à l’« oiseau de Jupiter », c’est-à-dire l’aigle prométhéen qui doit ravir le feu sémantique du chapitre céleste. En effet, cet aigle fut attendri en voyant les lecteurs si forts se dépiter de ne pas comprendre, et partagea le sens du chapitre avec eux.

De même, le lecteur avisé peut avertir les autres lecteurs que le chapitre 2 a un sens. En effet, même si en lisant le chapitre « on n’y trouva que les cornes d’un veau » (c’est-à-dire des Fanfreluches ou des bagatelles), un arrogant maroufle sorti de nulle part annonce que le chapitre a un sens. Il explique que le texte, cette anguille qui nous glisse des doigts comme la vérité, ἀλήθεια, est sur l’étal mais aussi qu’elle s’y muche, c’est-à-dire qu’elle s’y cache. L’« attelage nouveau pour tant de gens qui sont acariâtres » correspond alors à la possibilité de relire le texte, de renouveler son sens et d’instruire les acariâtres, qui ont oublié que tout texte est parole avec laquelle on joue. Il faudrait alors distribuer le « reste du potage à ces valets qui firent le brevet », et expliquer le texte à ceux qui n’ont pas fait de brevet. Ainsi, le texte de Rabelais ne doit pas mourir. Son auteur, usant de la métalepse, s’adresse au lectorat et lui demande de ne pas laisser engloutir tant d’arpents de texte.

« De même, le lecteur avisé peut avertir les autres lecteurs que le chapitre 2 a un sens »

Pour clore la dernière strophe, Rabelais donne la parole au lecteur inadéquat. « Ligoter tout le magasin » du texte « avec un fil d’amarre », ce serait ossifier la vie et la réduire à une vision dogmatique, sans reconnaître la myriade de visages qui ornent l’énigme de la vie. En ce sens, que Rabelais saisisse son braquemart veut dire deux choses : soit qu’il saisisse son épée pour couper le nœud gordien de l’énigme, soit qu’il saisisse son membre viril pour laisser le fleuve du sens couler et faire irruption dans le monde. Cependant, Rabelais est un brimbaleur, et cette forme de jouissance conclusive et facile ne lui sied point.

À la fin du chapitre 56, le Moine demande : « À votre avis, que croyez-vous que cette énigme veuille dire et signifier ? ». Gargantua répond que c’est « le cours et la permanence de la vérité divine » de la religion chrétienne. Mais le Moine offre une autre solution en disant que l’énigme de Thélème n’est qu’une description du jeu de paume. Lors des jeux de paume, une personne place mieux que l’autre la balle, ce qui reflète le jeu sémantique de la lecture.

Quand le lecteur finit de lire le Gargantua et décide de s’en aller, « une grand’ flamme à l’ardeur excessive » restera néanmoins en lui et dans l’air. Cette flamme est possiblement le désir de vivre, de jouer et de croquer dans la vie. Ceci mettrait la vérité non pas seulement dans les livres, mais aussi dans le monde de tous les jours, dans les repas et dans le vin. L’immanence de la vérité permet alors de clore le roman par ces mots : « ils vont se restaurer ; et bon appétit ! ». Le pronom personnel « ils » se réfère aux lecteurs. Ainsi, le caractère herméneutique de la lecture du roman est complété, puisque le roman boucle la boucle et reflue à son origine, qui est identique à sa mort.

« Ainsi, le caractère herméneutique de la lecture du roman est complété, puisque le roman boucle la boucle et reflue à son origine, qui est identique à sa mort »

Une fois que le sens du texte a été partagé avec les estourbis, il ne reste plus qu’à se mettre à table et dévorer ce délicieux chapitre. En effet, tout en faisant allusion à la Bible (cf. Ézéchiel 3 : 1–4, Matthieu 4 : 4, La Cène), Rabelais invite le lecteur au banquet (d’où émane le parfum de navet) de son œuvre : « Levez vos cœurs, venez à ce repas, tous mes féaux. » Délivrer le sens du chapitre 2, non le fermer, sera la tâche des critiques et des lecteurs futurs. Seule sa liberté de papillon linguistique compte.


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