L’identité au-delà des apparences

Une réflexion sur l’identité à partir du Voyage de Chihiro (2001) et de l’Odyssée d’Homère.

Taja Da Silva | Le Délit

Le voyage de Chihiro est paru en 2001, une réalisation de Hayao Miyazaki, cofondateur du Studio Ghibli.

Chihiro n’a certainement pas les caractéristiques d’un héros grec. Aucun désir ne l’habite d’explorer l’endroit étrange que découvrent ses parents alors qu’ils se rendent à leur nouvelle maison. Elle rechigne devant toute adversité ; ce n’est certainement pas elle qui irait s’accrocher au mât de son navire pour écouter le chant des sirènes. Elle préférerait de loin se boucher les oreilles. En contraste, Ulysse est bien établi dans son identité. Rusé, fort, curieux. Le lien qui se déploie entre ces deux personnages n’est donc pas à trouver dans leurs caractéristiques personnelles puisqu’ils sont bien aux antipodes l’un de l’autre. Il se trouve plutôt dans les aventures qu’ils traversent. 

Chihiro et Ulysse se retrouvent tous deux éjectés de leur vie quotidienne, projetés dans un monde qui leur est foncièrement étranger, peuplé de créatures tout aussi étranges. Ce monde, effrayant dans ses formes, l’est autant dans ses fondements, quoique de manière plus insidieuse, car il vient menacer leur lien à l’humanité.

Des voyages en échos

L’épisode de l’Odyssée qui nous vient à l’esprit en visionnant le Voyage de Chihiro est bien entendu l’escale sur l’île d’Aea. Sur cette île, Ulysse et ses hommes font la rencontre de Circé, une sorcière esseulée, entourée des hommes qu’elle a transformés en animaux. C’est une fâcheuse manie que partagent entre elles les sorcières des deux récits : transformer les gens en porcs. En arrivant sur l’île, sur son chemin vers l’antre de Circé, le dieu messager Hermès apparaît à Ulysse et l’avertit d’un grand danger. La sorcière, s’il ne prend pas immédiatement le contre-poison que lui donne Hermès, le transformera en porc tout comme ses hommes.

Parallèlement, Chihiro traverse des mésaventures rappelant les motifs qu’on retrouve dans l’Odyssée. Ses parents et elle se retrouvent dans un parc d’attractions abandonné. Il n’y a personne ; cependant, une odeur de nourriture flotte dans l’air et, rapidement, ils se retrouvent attablés devant un véritable festin. Habitée par un mauvais pressentiment, Chihiro refuse la moindre bouchée et s’en va errer dans les avenues.

Près d’une grande tour, elle rencontre Haku qui l’avertit qu’elle ne devrait pas être là, que ce monde est dangereux pour elle. Elle s’enfuit alors et revient à l’endroit où elle s’attend à trouver ses parents, mais à leur place se tiennent deux grands porcs. Terrorisée, elle tente de sortir de ce rêve, mais un grand fleuve l’empêche de s’évader. Tranquillement, ses mains commencent à disparaître et c’est à ce moment qu’arrive Haku, analogue d’Hermès, avec un contre-poison : une petite bille rouge qui la sauve de cette extinction.

Préoccupé, Haku l’avertit ensuite que si elle ne travaille pas pour la sorcière Yubaba, Chihiro sera elle-même transformée en cochon et ses parents ne retrouveront jamais leur forme humaine.

« Le thème de l’identité est central aux deux œuvres ; le nom en est un motif clair. Ce qu’il y a de particulier avec le traitement de ce thème, c’est qu’on l’explore sous l’angle de la disparition de l’identité, c’est-à-dire qu’on élabore l’identité humaine en exposant d’abord sa négation »

Échapper à l’oubli

Arrivée dans le bureau de Yubaba, Chihiro demande qu’on lui donne un emploi. À contre-coeur, forcée par un serment mystérieux, la sorcière lui fait signer son contrat. En le reprenant, celle-ci fait vaciller les lettres du nom de Chihiro sur le papier. Certaines d’entre elles disparaissent, d’autres se tordent et enfin sur le papier ne reste plus que quelques signes : Chihiro s’appelle désormais Sen. 

Le thème de l’identité est central aux deux œuvres ; le nom en est un motif clair. Ce qu’il y a de particulier avec le traitement de ce thème, c’est qu’on l’explore sous l’angle de la disparition de l’identité, c’est-à-dire qu’on élabore l’identité humaine en exposant d’abord sa négation.

La transformation en porc évitée, Chihiro voit son identité préservée de la bestialité. Toutefois, une menace à son humanité n’attend pas l’autre : en volant son nom, Yubaba engage la fillette sur la voie de l’oubli. Quelques scènes plus tard, on est étonné de voir Chihiro qui ne se souvient déjà plus de son véritable nom, qui peine à reconnaître celui de son amie sur une carte et qui oublie graduellement ses propres parents.

Le nom est également un vecteur d’identité dans l’Odyssée. En effet, Ulysse est maudit par le cyclope Polyphème, fils de Poséidon, qu’il a aveuglé grâce à l’une de ses ruses. Échauffé par sa victoire sur le monstre, Ulysse lui révèle son nom afin que Polyphème reconnaisse l’auteur véritable de sa blessure. Avant cela, le cyclope ne le connaissait que sous le nom de outis, ce qui signifie « personne » (c’était là d’ailleurs une part importante de sa ruse que de dissimuler son identité). Dès lors qu’il apprend son véritable nom, le cyclope acquiert le pouvoir de le maudire auprès de Poséidon et c’est sous l’emprise de cette malédiction qu’Ulysse errera sur les mers durant maintes années, menacé par la perte et l’oubli de son humanité.

Yubaba domine les gens en volant leur nom ; Polyphème maudit Ulysse en apprenant le sien. Connaître le nom de quelqu’un représente un grand levier de pouvoir et d’autorité, car dès lors qu’on a une prise sur l’identité d’autrui, on peut le contrôler, le faire sombrer dans l’oubli.

En état de désespoir, Chihiro, ne sachant plus qui elle est ni où elle se trouve, est rassurée par Haku. Celui-ci, qui connaissait son nom, le lui rappelle. Il lui redonne les vêtements qu’elle portait avant d’arriver en cet endroit et d’être arrachée à son passé. Comme les hommes d’Ulysse rappelleront au héros qu’il doit retourner à Ithaque lorsque lui-même l’oublie, il lui rappelle qu’elle doit retrouver ses parents et retourner au monde d’où elle vient : ce monde d’esprits et de créatures fantasques n’est pas fait pour elle. Ce n’est pas l’endroit d’où elle vient, ce n’est pas sa patrie, son chez-soi.

Chihiro devra bien, un jour, retourner chez elle. Cependant, une question demande encore à être résolue avant ce dénouement : comment fera-t-elle pour reconnaître ses parents ?

Comment se reconnaître

Retourné à Ithaque, Ulysse n’est pas immédiatement reconnu par sa suite ni par sa femme. Graduellement, il se révèle à certains de ses serviteurs grâce à des signes évidents, comme par exemple la cicatrice qu’un sanglier lui a faite sur la jambe et dont tous sont avisés. Pénélope, cependant, ne reconnaît pas ce signe, elle en veut un plus fiable, un signe de leur intimité. Elle demande à faire déplacer leur lit pour qu’Ulysse dorme dans une autre pièce. Celui-ci s’étonne, car ce lit, affirme-t-il, est sculpté à même le tronc d’un olivier. Ce signe qu’eux seuls connaissaient convainc Pénélope, qui le reconnaît alors définitivement comme son mari.

« C’est l’intuition qui parle, c’est le sentiment qui, plus rapide que la réflexion, court-circuite la pensée rationnelle et atteint des vérités sans même réellement avoir d’indices. C’est une connaissance spontanée, immédiate du monde, du genre de celles que les enfants peuvent parfois avoir, clairs et lucides qu’ils sont »

Pour Chihiro, les signes sont moins évidents. Ses parents sont des porcs parmi des porcs. Ils n’ont plus aucun signe distinctif de leur humanité ni le don d’en révéler grâce à la parole. Alors qu’elle médite ces questions sur la terrasse de la tour, un dragon apparaît dans le ciel. Celui-ci est aux prises avec des créatures de papier qui le tranchent de toutes parts.  Elle ne le connaît pas. Pourtant, elle s’écrie : « Haku ! ». À partir de ce moment, comme si, en le disant spontanément, elle l’apprenait, elle sait sans l’ombre d’un doute qu’il s’agit bien là de Haku. Seulement, celui-ci est sous une autre forme.

C’est l’intuition qui parle, c’est le sentiment qui, plus rapide que la réflexion, court-circuite la pensée rationnelle et atteint des vérités sans même réellement avoir d’indices. C’est une connaissance spontanée, immédiate du monde, du genre de celles que les enfants peuvent parfois avoir, clairs et lucides qu’ils sont.

Pourtant, certains enfants n’ont pas la sensibilité d’une telle intuition. Prenons l’exemple de l’énorme bébé de Yubaba qui n’a jamais été en contact avec le monde extérieur. Celui-là, lorsqu’il tombe face à face avec la sœur jumelle de Yubaba, la prend à défaut pour sa mère. Bien qu’elle soit littéralement identique à sa sœur, on le lui reproche. On accuse l’enfant de ne pas faire preuve d’intuition, de ne pas voir au-delà des formes trompeuses et changeantes du monde, d’être pris dans le jeu des illusions.

« Tout indique que seul un certain sens moral permet d’avoir accès à l’intuition »

Toutefois, ce ne sont pas que les enfants gâtés chez qui ce sens est atrophié. Yubaba elle-même peine à reconnaître son enfant lorsque sa sœur le transforme en rat. Ce n’est que bien plus tard qu’elle se rendra compte de la supercherie.

Tout indique que seul un certain sens moral permet d’avoir accès à l’intuition. Le bébé, par son manque d’expérience du monde, par l’absence d’épreuves, n’a pas développé ce sens, cette connaissance prompte du monde. Yubaba, quant à elle, est aveuglée par ses propres vanités : le pouvoir, l’argent, la colère. Elle-même confectionne des illusions de ce genre ; comment se fait-il qu’elle ne voit pas au travers de ces apparences ? Son intuition est entachée de ses défauts. Si elle s’orientait un peu plus vers l’amour, vers le soin apporté aux autres, comme Chihiro apprend à le faire dans ses aventures, peut-être retrouverait-elle ce sens, naturel aux humains.

Chihiro se retrouve devant dix cochons : c’est l’épreuve finale que lui prépare la sorcière. Elle doit reconnaître ses parents parmi ceux-ci. La tension est haute ; si elle échoue, ses parents et elle-même ne retourneront plus jamais chez eux. Alors, nous revient en mémoire le chien d’Ulysse qui reconnaît en premier son maître instinctivement. Il le sent. Chihiro dit à la sorcière que ses parents ne sont pas là parmi ces porcs. Elle le sait, tout simplement.


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