McGill deluxe : comment l’AÉUM limite l’accès à l’éducation

Pour financer ses ambitions, l’AÉUM devra augmenter ses frais, ce qui pourrait défavoriser les moins aisés.

Parker Le Bras-Brown | Le Délit

Le 5 novembre, le président de l’Association étudiante de l’Université McGill (AÉUM), Jemark Earle, présentait son plan quinquennal devant le conseil législatif de l’association étudiante. Ce plan ambitieux comporte notamment des mesures pour progressivement doubler son nombre d’employés, entreprendre la rénovation de plusieurs de ses bâtiments, augmenter les ressources pour les clubs et les services et abroger les référendums sur le renouvellement des frais des services de l’AÉUM. Pour financer ces mesures, ce plan nécessiterait une augmentation progressive des frais de l’AÉUM, qui a déjà commencé à se concrétiser avec l’augmentation de 15$ des frais de base, approuvée par référendum en automne 2019. Cependant, cette manière d’améliorer les services offerts par l’AÉUM a aussi un effet pervers non débattu : limiter l’accès à l’éducation mcgilloise aux étudiants les moins aisés.

Vincent Copti | Le Délit Fig.1 : Évolution des revenus des frais de base de l’AÉUM entre 2009 et 2020 (données tirées des états financiers de l’AÉUM)
*le nombre de 2020 est une estimation tenant compte l’augmentation de 15$

Cette augmentation des frais de base, d’une ampleur inédite (la dernière augmentation des frais de base remonte à 2007 et était de 1$ par étudiant), s’ajoute à de nombreuses autres augmentations ayant eu lieu dans les dernières années. Certains frais déjà existants comme ceux de la Cuisine de minuit (Midnight Kitchen) et des Services de référencement (Referral Services) sont passés d’environ 2$ à 3,35$ par semestre entre 2011 et 2020, et au moins une dizaine de nouveaux frais se sont ajoutés à la facture des étudiants comme ceux du Réseau des étudiants arabes (Arab Student Network) et de la radio CKUT. C’est aujourd’hui un total de 164$ par semestre qu’un étudiant à temps plein paie à l’AÉUM, ce qui représente entre 5 et 10% du total de ses frais universitaires.



Ce chiffre peut paraître négligeable, mais l’élémentaire loi de l’offre et de la demande nous rappelle que chaque dollar d’augmentation du prix de l’éducation à McGill fera diminuer le nombre d’étudiants capable de se l’offrir. Cette logique est d’autant plus vraie lorsqu’elle s’applique aux étudiants universitaires dont les sources de revenus sont limitées, comme en témoigne le refus, en 2016, d’une augmentation de 30$ des frais de base de l’AÉUM malgré un plan détaillé pour leur utilisation.

« C’est aujourd’hui un total de 164$ par semestre qu’un étudiant à temps plein paie à l’AÉUM »

Vincent Copti | Le Délit Fig.2 : Répartition des frais universitaires d’un étudiant de McGill résidant au Québec en Arts à temps plein à la session d’automne 2020

La rénovation du 351 rue Peel et l’ajout d’une clinique fiscale accordera un luxe de plus aux étudiants qui s’en serviront tout en excluant plus de potentiels étudiants moins aisés qui autrement auraient pu bénéficier de l’éducation mondialement reconnue de McGill. Ainsi, tandis que le gouvernement du Québec subventionne à hauteur de plus de 300 millions de dollars par année notre Université, la rendant ainsi accessible à une plus grande partie de la population, l’association étudiante agit en sens inverse en augmentant continuellement ses frais.

Démocratie de façade

Cette direction prise par le conseil législatif, en plus de défavoriser les étudiants potentiels aux revenus les plus faibles, est déterminée sans la participation de la majorité des étudiants actuels au débat. Un peu plus de 15% des électeurs et électrices se sont prononcés lors des deux derniers référendums et un peu plus de 50 étudiants sur un quorum de 350 ont assisté à l’assemblée générale de février. Dans son plan quinquennal, le président ne présente aucune mesure pour remédier à cette profonde faiblesse de la démocratie mcgilloise. Au contraire, il propose de supprimer les référendums pour le renouvellement des frais des services, sous prétexte que leur non-reconduction imprévisible nuirait à la bonne planification des services. Ces derniers seraient remplacés par un comité de révision des services composés en majorité de membres du conseil législatif, ce qui aurait pour effet de concentrer plus encore le pouvoir décisionnel entre les mains des élus. Le dernier pouvoir accordé aux étudiants serait celui d’« opt-out » des services. Bien que cette option soit disponible pour la plupart des frais de l’AÉUM, elle n’est que très peu publicisée et difficile d’accès. Cela est possible pour une certaine période au début de chaque session, en allant dans la section « Student Fee Opt-out » de Minerva.

L’élaboration d’un plan quinquennal pour donner une direction plus stable à l’AÉUM pourrait être une excellente occasion de faire participer la communauté étudiante et de solidifier ses institutions démocratiques. La constitution, qui a été au cœur de l’actualité dans les derniers mois, pourrait être modifiée pour augmenter le taux de participation requis aux référendums. Les services individuels pourraient eux aussi être soumis à des standards de transparence les obligeant à divulguer leur nombre de bénéficiaires et à évaluer leur impact, ainsi qu’à des standards démocratiques plus élevés pour éviter les dérives comme celles ayant eu lieu au Réseau des étudiants arabes. Enfin, l’option « opt-out » pourrait être remplacée par une option « opt-in » pour s’assurer que les services soient financés en fonction de leur utilisation. Ces changements assureront que les frais déjà levés servent effectivement les priorités des étudiants avant de considérer la possibilité de les augmenter, au risque de renforcer l’élitisme de l’éducation mcgilloise. 


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