Les corps à sculpter

Exister pour se rapetisser.

Corinne Lavoie | Le Délit

J’ai trois femmes nues tatouées sur la cuisse.

Trois jolies dames, avec les hanches larges et le ventre arrondi, figées sur ma peau dans leur danse jubilatoire. Elles sont nues non pas pour séduire ou attirer l’œil, mais bien tout simplement parce qu’elles existent ainsi. Et c’est suffisant. 

Ce tatouage me rappelle que ces corps sont valides, véritables et se doivent d’être célébrés. Trop nombreuses sont les femmes qui, plutôt que de prendre plaisir à exister dans leurs corps, chercheront toute leur vie à le scruter, le réduire, le passer au scalpel, pour qu’il se contorsionne à rentrer dans l’unique moule fabriqué par la société, à la manière de Nelly Arcan, morte de n’avoir pas pu se figer dans ce corps parfait qui existe pour le regard des autres, de n’avoir pas été suffisante pour elle-même. 

En vieillissant, je réalise qu’être femme veut aussi dire être objet, à façonner, à ausculter, à juger. Il y aura toujours quelque chose un peu de poils, deux ou trois kilos en trop, les seins trop bas – qui nous vaudra un regard réprobateur et l’inconfort qui vient avec. Il y aura toujours le trop et le pas assez, et la nudité inévitablement associée à la sexualité qui inscrit les corps féminins dans la liste de ce qui appartient au regard de l’autre. 

Regards de travers, jugements : l’on en revient à diviser les corps entre ce qui est normal et ce qui ne l’est pas

S’il est intrinsèque, ce mal-être ne provient pas exclusivement de nous. Il est construit par les images que l’on reçoit, par les regards extérieurs et par la société qui les dirige. C’est elle qui régit l’image corporelle souhaitable, qui fait du corps féminin un objet à modeler ou à masquer. Le modèle capitaliste est friand de cette idée et fait de la douleur liée à l’image corporelle un outil pour élargir ses bassins de consommateurs et consommatrices. Le corps idéal est celui sur lequel les vêtements à la mode sont harmonieux, celui dont toute marque humaine a été poncée, de la fatigue sous les yeux à la peau autour des hanches témoignant d’une grossesse passée. Ce corps est celui dans les vitrines et derrière les écrans, le même gabarit répété mille fois. L’absence de représentation de la diversité de corps, mêlée à la censure des corps gros sur Instagram et à d’autres mécanismes implantés en société, pousse les personnes à se sentir anormales, déplacées, en décalage avec ce qui est souhaitable. Pour remédier au mal-être, le guérir donc, la solution est aussi celle du système de santé : il faut perdre du poids, et après se trouvera le bonheur de se voir comme on voit les autres. Car qui est « en surpoids » est aussi malade et tous ses problèmes de santé sont liés au chiffre indiqué sur la balance et à son indice de masse corporelle. Loin de nous l’idée qu’une personne hors normes puisse être en bonne santé. Qu’une personne qui n’est pas mince ou qui vit avec un handicap puisse être heureuse et avoir une vie épanouie.

Au-delà de la santé, c’est la valeur même de l’être humain qui est remise en question puisque comprise comme intrinsèquement liée à son apparence. Regards de travers, jugements : l’on en revient à diviser les corps entre ce qui est normal et ce qui ne l’est pas. Le corps de la femme, celui qu’elle devrait déployer, c’est le corps mince, ferme, les seins hauts, les fesses arrondies, avec quatre membres fonctionnels, un visage qui tend à la symétrie et j’en passe ; celui qui se rapproche le plus possible des images sur les réseaux sociaux, dans les magazines, à la télévision, ces images de femmes auxquelles l’on accorde une plateforme. L’idéal à atteindre, lequel est grassement alimenté par tous ces systèmes bien ancrés dans la société et les imaginaires, du langage aux tourniquets de métro en passant par les sièges d’avions et les tailles de vêtements, nous fait croire que le bonheur passe par l’image corporelle et que l’on n’aura de valeur que si l’on réussit à lui ressembler. La grossophobie, effrontément résumée, se rapporte à cela : l’idée qu’une personne grosse, qui ne correspond pas au modèle diffusé, ne peut assurément pas être heureuse telle qu’elle est, qu’elle a du poids à perdre et une image à reproduire. Avec ce désir viscéral de se rapetisser vient alors l’obsession de la privation, et dans les esprits s’installe la culture de la diète. Il faudra rentrer dans une paire de pantalons, faire bonne figure à la plage cet été et oublier ces aliments qui nous procurent du plaisir, mais dont les calories doivent être immédiatement brûlées. La grossophobie s’en retrouve internalisée ; c’est au plus profond de soi que l’on sent que notre valeur est rattachée à notre corps, que l’on devient une meilleure personne si l’on s’empêche de consommer tel ou tel aliment. Je ne me souviens pas d’un temps où je n’étais pas préoccupée par mon poids, où je ne me suis pas sentie amoindrie parce que plus ronde que les filles représentées autour de moi, où je ne me suis pas sentie coupable de manger les aliments que j’aime, où je n’ai pas entretenu une relation tordue et toxique avec la nourriture. 

L’idéal à atteindre, lequel est grassement alimenté par tous ces systèmes bien ancrés dans la société et les imaginaires, du langage aux tourniquets de métro en passant par les sièges d’avions et les tailles de vêtements, nous fait croire que le bonheur passe par l’image corporelle et que l’on n’aura de valeur que si l’on réussit à lui ressembler

Quel bonheur, alors, d’enfin ressembler à l’image à laquelle l’on rêvait ? Car ce plaisir ressenti ne sera pas nécessairement celui de se sentir bien dans son corps, mais dans la société, car adhérant à ses normes les plus impitoyables. Bonheur artificiel, donc, d’habiter un corps dont l’existence est jugée acceptable dans les yeux des autres. Oui, l’on se sent mieux, l’on s’aime mieux, mais là est la réflexion à avoir : d’où venait le mal-être, et d’où vient la satisfaction ? Quelle part nous appartient, quelle autre part nous vient de la société ?

Mon corps appartient à la norme acceptée : je suis une femme blanche cisgenre, je peux m’habiller de marques conventionnelles, je peux me mouvoir dans la société en utilisant les systèmes mis en place pour cette norme. En cela, je suis grandement privilégiée. Mais souvent, devant le miroir, je voudrais être différente. Je me dis que je ne m’épanouirai jamais dans ce corps. Pourtant, je ne serai pas plus heureuse si je perds du poids. J’ai subi une réduction mammaire parce que la grosseur de mes seins ne correspondait pas aux standards sociaux ; l’euphorie s’est estompée après quelques semaines. Mais, malgré l’image que j’ai de moi-même, je vis des moments de bonheur et de peine, j’étudie dans un domaine que j’aime, j’ai une vie sociale remplie. 

C’est pour ça que j’ai ces trois dames dansantes sur ma cuisse. Pour me défaire de l’idée que changer mon image est une solution miracle. Pour me rappeler que mon corps est valide et beau, que les standards de société ne sont qu’un filtre qui tord mon reflet, qu’il vaut la peine d’être célébré. Me rappeler que je suis suffisante, tel que j’existe. 


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