Procès truqué de sept révoltés

Le film Les sept de Chicago d’Aaron Sorkin raconte un procès historique aux enjeux inconfortablement familiers.

Courtoisie de Netflix

Dans un milieu où les réalisateur·rice·s et les acteur·rice·s recoivent la majorité de la gloire, peu de scénaristes sont aussi célèbres et acclamé·e·s qu’Aaron Sorkin. Ayant esquissé les films Des hommes d’honneur (A Few Good Men), Le réseau social (The Social Network) et Steve Jobs, ainsi que la série culte À la Maison-Blanche (The West Wing), ce scénariste au style reconnaissable par ses dialogues rapides et intelligents avait, en 2017, assumé pour la première fois le rôle de réalisateur avec le film Le grand jeu (Molly’s Game). Les sept de Chicago (The Trial of the Chicago 7), récit du procès historique d’activistes contre la guerre du Vietnam accusés d’avoir provoqué une émeute violente, est le deuxième film que Sorkin a écrit et réalisé.

Un sujet toujours d’actualité

Le long-métrage commence avec une séquence d’introduction présentant les protagonistes alors qu’ils planifient une manifestation dans la ville de Chicago en août 1968. Le film fait ensuite une ellipse d’un an au commencement du procès de ces hommes, qui s’étendra sur 151 jours (et qui occupe presque l’entièreté du long-métrage). Venus à la cour avec l’intention de profiter de l’attention médiatique que leur fournit le procès pour protester contre la guerre du Vietnam, les activistes Tom Hayden (Eddie Redmayne), Abbie Hoffman (Sacha Baron Cohen), Jerry Rubin (Jeremy Strong), David Dellinger (John Caroll Lynch) et Rennie Davis (Alex Sharp), ainsi que leur avocat William Kunstler (Mark Rylance) réalisent rapidement que leur procès est truqué : leur juge (Frank Langella) est partial contre eux et le jury est manipulé. S’ajoute à cela le militant Bobby Seale (Yahya Abdul-Mateen II), chef du parti des Black Panther, faussement accusé d’avoir collaboré avec eux pour « les rendre plus effrayants aux yeux du jury » et joint au procès. En effet, le procureur général Richard Schultz (Joseph Gordon-Levitt), derrière lequel se cache le gouvernement Nixon récemment élu, semble motivé par des fins politiques et chercherait à tout prix à mettre ces activistes « dangereux pour la nation » derrière les barreaux.

« Le visionnement de Les sept de Chicago s’avère plutôt troublant puisqu’on y reconnait des enjeux très actuels et familiers »

Malgré le fait que ce procès se soit déroulé il y a plus de 50 ans et que les héros du film se proclament porteurs de changement, le visionnement de Les sept de Chicago s’avère plutôt troublant puisqu’on y reconnait des enjeux très actuels et familiers. La présence de racisme systémique, de violence policière, d’intérêts politiques malhonnêtes et la corruption du progrès par le système fait de l’œuvre de Sorkin une réflexion pertinente sur l’état présent du système.

Un dispositif cinématographique bien construit

Alors que Le grand jeu atteignait difficilement la qualité habituelle des scénarios de Sorkin, Les sept de Chicago prouve enfin que le scénariste a sa place dans la chaise du réalisateur. Le rythme du film qui se déroule presque entièrement en cour, parvient par l’usage efficace d’entre-coupures à insérer dans les séquences des retours à la manifestation et à ses causes ainsi qu’à créer une double narration (Sacha Baron Cohen s’ajoute comme narrateur plus humoristique) sans déstabiliser le public. C’est là une manifestation fréquente du génie de Sorkin : communiquer de l’information complexe dans des scènes conçues méticuleusement pour être comprises et appréciées par le public sans qu’il réalise nécessairement à quel point il absorbe beaucoup d’éléments narratifs à la fois.

« Le dialogue intelligent et droit au but de Sorkin est élevé par la qualité du jeu de l’ensemble des acteurs et actrices du film »

Le dialogue intelligent et droit au but de Sorkin est élevé par la qualité du jeu de l’ensemble des acteurs et actrices du film. Les performances dignes de mention sont celles d’Eddie Redmayne, qui offre exactement la complexité nécessaire pour amener à l’écran les enjeux auxquels Hayden avait été confronté ; celle de Sacha Baron Cohen, qui propose un regard humoristique et une présence provocatrice au récit ; celle de Mark Rylance, né pour jouer l’avocat vertueux et découragé ; et celle de Michael Keaton, qui fait une courte apparition dans le rôle de l’ex-ministre de la Justice Ramsey Clark.

La course aux Oscars de Netflix

En cette période où la majorité des sorties en salles prévues sont repoussées indéfiniment, Netflix semble produire la majorité des films qui sortiront à temps pour être éligibles à la cérémonie des Oscars 2021 (qui se déroulera en avril). Cette situation diminuant fortement la compétition pour la cérémonie donne à Netflix l’avantage d’être derrière deux des films qui auraient forte chance de se faire acclamer aux Oscars, Les sept de Chicago et Mank de David Fincher (prévu pour le 4 décembre). Ce dernier n’étant pas encore sorti, il est difficile d’entrevoir laquelle de ces deux figures de proue sera la plus célébrée, mais il est certain que le dernier projet de Sorkin risque d’être reconnu pour sa pertinence dans l’actualité ainsi que pour son excellent scénario (pour lequel Sorkin a une place assurée, comme à son habitude, dans les nominations de meilleure scénarisation).

Le film Les sept de Chicago est disponible sur la plateforme Netflix dans plusieurs langues depuis le vendredi 16 octobre 2020.


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