Populisme : au-delà du clivage gauche-droite

Véritable OVNI de la science politique contemporaine, le populisme croît en popularité aux quatre coins du globe. 

Béatrice Malleret | Le Délit

Définir le populisme est une chose difficile : les politologues s’entendent tous·tes pour dire qu’il·elle·s ne s’entendent pas sur la question. Alors que certain·e·s affirment qu’il s’agit d’un type de discours, donc des pratiques sociales qui permettent de rendre les idéologies observables, d’autres le qualifient d’idéologie, soit une conception du monde et un système d’idée ancré autour de valeurs. Ce flou autour de ce qu’on pourrait appeler la « nébuleuse populiste » nous offre toutefois certains indices qui devraient nous permettre de mieux comprendre ce dont il s’agit. Quelle que soit la forme qu’il prend aux yeux des théoricien·ne·s, on peut constater qu’il a toujours pour objectif de mettre le peuple au centre du débat politique. Cela peut se faire par des propositions, des mesures concrètes ou bien encore par le discours. Nous faisons ici la différence entre le discours et les propositions, car nous pouvons supposer que les propositions mèneront à des mesures concrètes alors que le discours n’offre rien de concret. Le but du populisme serait donc de repolitiser le peuple, un acteur qui, selon les populistes, a été trop souvent oublié par le passé au bénéfice des élites.

La plupart des politologues s’entendent pourtant pour dire qu’un parti remettant le peuple au centre du discours n’est pas nécessairement populiste. Vouloir plaire au peuple est au centre des priorités de n’importe quel·le politicien·ne qui cherche à être élu·e. Selon Jan-Werner Müller, professeur de sciences politiques à l’Université de Princeton et auteur du livre Qu’est-ce que le populisme ? (2016), un·e politicien·ne est considéré·e comme populiste lorsqu’il ou elle cherche à se représenter comme étant l’unique porte-parole de l’unique conception légitime de la nation. Le populisme aura donc forcément une connotation exclusive : « Soit vous êtes comme nous et donc avec nous, soit vous n’êtes pas comme nous et donc contre nous ». Soutenir le·la leader populiste reviendrait donc à faire partie du « vrai peuple » et à vouloir son bien. Au contraire, rejeter son leadership reviendrait davantage à élever sa voix contre celle du peuple, et donc à devenir son ennemi·e.

Y‑a-t-il deux populismes ?

Un discours aussi exclusif nous mène à réfléchir à l’existence du populisme de droite et du populisme de gauche. Il existerait, selon certain·e·s politologues, une différence fondamentale entre le populisme dit « de droite » et celui dit « de gauche ». Pour Chantal Mouffe, éminente philosophe politique post-marxiste belge, la principale différence entre les populismes de gauche et de droite serait la façon dont est construite la frontière entre le « nous » et le « eux ». Il faut noter que ces identités collectives sont construites et non pas innées ou considérées de façon essentialiste. Ainsi, la façon de conceptualiser l’ennemi serait la différence entre les deux populismes.

Ce n’est pas un sens dans lequel j’abonde : selon moi, le populisme est à l’heure actuelle l’une des principales raisons de la désuétude du clivage gauche-droite. En effet, il n’est pas idéologiquement fixé, et on pourrait le considérer comme une approche politique avec des thèmes auxquels n’importe qui peut s’accrocher. Malgré les apparences, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon ont plusieurs points en commun dans leur discours bien qu’ils soient classés aux antipodes du spectre politique. Le cœur de leur discours est avant tout de nature « antisystème », et l’anti-systémisme peut être de droite comme de gauche. 

Ce sont les idées qui seront articulées autour de cet anti-systémisme qui pourront être qualifiées de droite ou de gauche. Ainsi, sans pour autant prétendre que cela soit vrai dans l’absolu, je serais porté à dire qu’il n’y a ni populisme de droite ni populisme de gauche, car le populisme peut prendre ses idées de ces deux traditions politiques.

On pourrait distinguer, il est vrai, le populisme de gauche et de droite en fonction du peuple que l’on construit et donc de l’ennemi que l’on cherche à présenter. Les populistes de gauche, comme Mélenchon, ont tendance à mettre en scène un peuple social contre un ennemi économique, alors que les populistes de droite, comme Marine Le Pen ou Donald Trump, présentent un peuple identitaire contre un ennemi identitaire. La ligne entre les deux demeure toutefois bien plus floue en pratique. Certaines formations politiques, comme le Mouvement 5 étoiles en Italie, vont chercher à gauche comme à droite leurs idées. 

La désuétude du clivage

De manière générale, les populistes viennent donc brouiller le clivage gauche-droite. Citons comme exemple Marine Le Pen, qui, malgré ses positions fortement anti-immigration, favorise les référendums d’initiative populaire généralement considérés comme une mesure de gauche. De nombreux autres partis populistes de droite prônent aussi cela. C’est une mesure simple : on répond oui ou non à une question, et c’est la volonté populaire qui l’emporte. Difficile de trouver quelque chose de plus populiste, quoique soutenir une telle mesure ne fait pas nécessairement de quelqu’un un·e populiste. 

Geert Wildeers, qui est le chef du Parti pour la liberté néerlandais, défend les droits de la communauté LGBTQ+ et le référendum d’initiative populaire, deux positions progressistes qui contrastent ses positions identitaires xénophobes. Les leaders populistes sortent donc plus souvent qu’autrement du clivage gauche-droite classique, car iels s’intéressent davantage à ce qui peut séduire l’électorat. Ce n’est pas le cas de tous les partis populistes mais d’un certain nombre. En tête de liste, nous pouvons penser aux Italiens du Mouvement 5 étoiles qui combine xénophobie, écologisme radical et keynésianisme dans une plateforme politique d’un syncrétisme plutôt farfelu.

De nouveaux modèles d’analyse politique

Non seulement les populistes viennent démontrer la désuétude de l’axe gauche-droite, mais aussi celle du fameux quadrant politique censé nous aider à analyser la politique contemporaine. Celui-ci représente la politique en deux axes. L’axe vertical représente la pensée sociale et est, somme toute, plutôt claire dans ses intentions. Plus vous êtes vers le haut, plus vous croyez en l’autorité plus vous êtes vers le bas, plus vous croyez en la liberté individuelle. L’axe horizontal, quant à lui, incarne la fameuse « droite politique » : plus vous êtes à gauche, plus vous croyez en un modèle économique communautaire et coopératif et plus vous êtes à droite, plus vous croyez au libre-marché et à la concurrence. Ce modèle est toutefois très réducteur. L’orientation politique ne doit pas être vue comme une simple opération mathématique, mais comme quelque chose de fluide, de mouvant et de nuancé. Il serait alors intéressant de se pencher sur une nouvelle manière de voir les orientations politiques. 

On peut donc argumenter que l’axe vertical représentant les libertés individuelles devrait être déconstruit en deux plans, l’un concernant les enjeux sociaux et l’autre les enjeux identitaires. On se retrouverait alors avec une conception de la politique en trois dimensions : un cube politique incluant les aspects identitaires, sociaux et économiques. Séparer les aspects identitaires et sociaux est pertinent puisqu’il est possible d’être à « gauche » socialement et à « droite » sur des questions identitaires. Le Mouvement 5 étoiles en Italie est assurément le meilleur exemple. Pourtant, dans l’état actuel des choses, on dit qu’il est centriste, faute d’avoir une meilleure définition. 

Des ennemis flous et nombreux

Pour revenir à notre sujet initial, essayer de faire la distinction entre le populisme de gauche et de droite pourrait même mener à brouiller les pistes par rapport à ce qu’est le populisme, déjà difficile à identifier. Deux partis peuvent en effet se présenter avec le même programme ; l’un peut être populiste et l’autre, non. Pour l’être, l’un d’eux doit ériger un ennemi qui priverait le peuple d’avoir accès à sa totale souveraineté. 

Les populismes de gauche et de droite partagent souvent un ennemi commun : le système néo-libéral et ses élites. Aux yeux des populistes, cette élite néo-libérale empêche le peuple (et donc l’État) d’accéder à sa pleine souveraineté. Elle se divise en une triade d’ennemis : 1) l’establishment politique ; 2) les élites économiques ; et 3) les grands phénomènes internationaux, qu’ils soient migratoires, institutionnels ou médiatiques. Cette triade comploterait pour permettre aux élites de demeurer en place. En évoquant un tel ennemi, le populisme chercherait à s’édifier en rempart au service du « vrai » peuple.

Plus souvent qu’autrement, toutefois, le populisme de droite identifiera des ennemis supplémentaires, en s’attaquant aux membres des minorités. Ces minorités peuvent être ethniques, religieuses, sexuelles, etc. Bref, tout ce qu’il est possible de distinguer de la majorité et de pointer du doigt. 

C’est ici qu’on voit une des distinctions entre les populismes de droite et de gauche. En bref, le populisme de droite ajouterait au récit populiste une conception de pureté identitaire à la conception de classes, et le populisme de gauche se contenterait de cette conception de classe opposant les élites aux petits peuples. Le populisme de droite semble identifier des ennemis qui sont bien sûr beaucoup plus visibles et beaucoup plus concrets que ceux proposés par le populisme de gauche. Effectivement, ce n’est pas tous les jours que l’on peut constater ce que fait l’Organisation des Nations Unies (ONU) ou les grosses banques, ce qui en fait des ennemis plus abstraits que ceux du populisme de droite. Au contraire, si l’on dit que l’ONU favorise l’immigration qui, elle, vient corrompre l’homogénéité du peuple, on a alors deux ennemis bien identifiés.

Sachant qu’il y a aussi peu de différences entre le populisme de droite et le populisme de gauche, comment pouvons-nous expliquer le fait qu’en Occident le populisme de droite semble plus populaire que le populisme de gauche ? Quand l’on regarde le résultat des élections dans beaucoup de pays, comme aux États-Unis avec Bernie Sanders et Donald Trump, ou en Italie avec la soi-disant « Coalition de centre-droit » qui flirte véritablement avec l’extrême-droite et le populisme, on peut constater que les populistes de droite connaissent un plus grand succès, mais cela reste à nuancer. 

Est-ce que le populisme de droite est réellement plus attirant pour l’électorat que le populisme de gauche, ou serait-ce que ses politiques identitaires et anti-migratoires sont désormais plus populaires que les politiques d’inclusion sociale ? 

La réponse est en partie incluse dans cette question, mais aussi dans le fait que le terme « populiste » est aujourd’hui utilisé à toutes les sauces au point où l’on oublie fondamentalement ce qu’est le populisme. Le mot « populisme » est un mot tellement péjoratif dans l’imaginaire collectif qu’il ne représente plus une réalité du discours politique, mais plutôt une insulte servant à disqualifier un adversaire.

L’équipe du Délit

Un populisme québécois

Au Québec, on a un excellent exemple : la CAQ. Est-ce que la CAQ est réellement et hors de tout doute un parti populiste ? Non ! Du moins, il serait de mauvaise foi de qualifier sans nuance la CAQ d’être populiste. Il arrive effectivement à la CAQ de faire fi de l’opinion des expert·e·s, qui, dans le discours populiste, font partie de l’élite intellectuelle. On peut notamment citer les exemples du « troisième lien » et de la réforme du Programme de l’expérience québécoise (PEQ), qui permet aux diplômé·e·s de s’établir plus facilement au Québec, pour lequel le premier ministre a accusé les directions d’établissements de n’y être opposé que parce qu’ils veulent continuer de recevoir l’argent des étudiant·e·s étranger·ère·s. Le premier ministre a souvent déclaré qu’il agissait au nom du peuple, au nom des vrais gens qui eux savent ce qui est le mieux pour eux. Legault aura aussi dit par exemple que le milieu des affaires a créé artificiellement la pénurie de main‑d’œuvre pour maintenir les salaires bas. Ces déclarations tiennent toutes, de près ou de loin, du populisme.

Pourtant, est-ce que qualifier la CAQ d’être populiste est justifié ? Difficile à dire, car ces déclarations ont toutes été faites à la suite de l’opposition des milieux concernés au sujet de certaines mesures caquistes. Le cœur du discours caquiste n’est pas populiste, mais certains éléments de discours populistes seront repris épisodiquement, car ceux-ci sont relativement efficaces auprès de certaines tranches de la population. Pourtant, il n’est pas rare de voir la CAQ qualifiée de populiste. 

Maintenant ce détour par la politique québécoise fait, il faut répondre à la question : est-ce que le populisme de droite est réellement plus attirant pour l’électorat que le populisme de gauche ? À mon sens, oui. Comme nous l’avons dit précédemment, le populisme cherche des réponses simples à des problèmes complexes et le populisme de droite identifie des ennemis clairs et très faciles à identifier. Mais pourquoi cela est-il efficace ? Selon moi, sachant que nous sommes en transition d’un monde unipolaire où les États-Unis règnent en maître vers un monde multipolaire dans lequel de nouveaux acteurs, comme la Chine et l’Union Européenne, disputent le leadership mondial aux États-Unis, il n’est pas surprenant que l’identité occidentale se fracture. Ces acteurs étant auparavant unifiés autour de l’influence américaine, la dislocation de celle-ci apporte des doutes autour de l’identité commune occidentale. Il est donc plus facile de se réfugier vers ce que l’on connaît mieux, soit les identités nationales. Un boulevard s’ouvre donc pour le populisme, qui, mentionnons-le, n’est pas exclusif à l’Occident. Cette crise identitaire de l’Occident met de l’avant des questions pour lesquelles on cherche des réponses. Le populisme offre des réponses simples et efficaces, mais pas nécessairement réalisables ni souhaitables, pour plaire à l’électorat. Tous les éléments sont donc réunis pour une nouvelle ère des populismes.


Dans la même édition