Ook Chung : Réécrire l’identité

Le Délit s’entretient avec l’écrivain Ook Chung.

Ange Guo

Né au Japon de parents coréens, Ook Chung a immigré à Montréal avec sa famille alors qu’il avait seulement deux ans. Titulaire d’un doctorat en langue et littérature françaises de l’Université McGill, il est l’auteur de plusieurs romans (Kimchi, 2001, prix littéraire Canada-Japon ; L’Expérience interdite, 2003) et de recueils de nouvelles (Nouvelles orientales et désorientées, 1994 ; Contes Butô, 2003, Prix littéraire des collégiens). Sa traduction du roman de Kerri Sakamoto, Le Champ électrique, a remporté le prix John-Glassco. Il enseigne actuellement la littérature au Cégep du Vieux-Montréal.

En ce début d’automne, pandémie oblige, nous nous « rencontrons » virtuellement pour parler de sa trajectoire, de la fonction salvatrice de l’écriture et du rôle des cultures québécoise, coréenne et japonaise dans sa vie. Dans un contexte de diversité foisonnante au Québec, la voix singulière d’Ook Chung vient nous en apprendre davantage sur les trajectoires immigrantes, les identités multiples et le défi de développer un sentiment d’appartenance lorsque l’on est constamment rappelés à notre différence.  


Le Délit (LD): Quel était votre métier de rêve lorsque vous étiez jeune ? Pensiez-vous un jour devenir un écrivain/professeur ?

Ook Chung (OC): Mon rêve d’enfance, c’était d’être dessinateur, illustrateur de livres. J’avais vraiment une fascination pour les couleurs, la magie de Noël, les boules et les décorations, j’avais un côté visuel très développé et je pensais faire ma vie là-dedans. Quand j’étais en sixième année, je ne me voyais pas nécessairement en tant qu’un Van Gogh, un peintre dans le sens académique ou quoi que ce soit. Les illustrations, les cartes de Noël, ça, je trouvais que c’était un monde merveilleux, un monde en dehors du monde que je voulais habiter.

Par la suite je suis entré en secondaire 1, et là c’était la bande dessinée qui m’attirait vraiment comme métier. J’ai ainsi découvert le domaine de la bande dessinée et j’avais mes bédéistes préférés, Gotlib, Franquin, etc. Puis, en secondaire 2, vraiment, ma vie a changé pour le pire à cause du racisme dans mon école. J’avais fait un choix de filière scolaire qui m’a fait me retrouver avec des étudiants qui s’en sont pris à moi et à cause de ça, j’ai failli décrocher de mon année scolaire. C’était vraiment de l’intimidation quotidienne, massive. Je suis devenu complètement asocial, marginalisé et c’est cela qui a fait que j’ai dévié de ma trajectoire naturelle et je me suis retrouvé sans amis. Je n’avais aucune relation avec quelconque pair, non pas que je les fuyais, mais je n’arrivais pas à établir un lien avec eux.  Ça a été comme cela et c’est seulement vers le tard, vers l’adolescence, que j’ai compris que le contact avec le dessin et ce monde merveilleux était ruiné pour toujours. J’avais perdu mon innocence, mon émerveillement, je passais des nuits d’insomnie… je n’étais pas en état d’être réceptif à des sensations de beauté. J’ai commencé à développer des névroses, mon univers intérieur est devenu très, très sombre. Là, j’ai découvert les livres par mes frères aînés et je me suis dit : Oh, peut-être que c’est là ma voie, la littérature à travers les écrivains qui parlent de leurs propres démons intérieurs, leurs propres tortures. Je me suis donc reconnu à travers ce miroir des écrivains un peu « torturés », mais ce n’est vraiment pas par choix.

« Je me suis dit : Oh, peut-être que c’est là ma voie, la littérature à travers les écrivains qui parlent de leurs propres démons intérieurs, leurs propres tortures »

LD : Comment vos origines japonaises ont-elles influencé votre vie ? Est-ce que ça vous affecte de quelconque manière que l’on vous essentialise souvent comme étant un écrivain asiatique plutôt qu’un écrivain ?

OC : Au début, je voyais cela comme un atout, même mon professeur de littérature m’a dit un jour, d’une manière un petit peu prophétique que je pensais presque exagérée : Ah toi, tu es chanceux, tu as un destin. Et je ne comprenais pas tellement ce qu’il y avait derrière ce mot. Ça veut dire que j’ai des livres en moi, des livres virtuels que je sors l’un après l’autre et c’est une source d’inspiration. Ça alimente mon écriture et il y en a d’autres qui ont le syndrome de la page blanche, tandis que j’ai un peu cet atout de toujours avoir des choses à faire sortir du placard, je ne suis jamais en manque de matériau. Je n’ai qu’à écouter les souvenirs de ma mère et de mon père, de raconter mes voyages en Asie, mais il vient toujours un moment où je me sens un peu limité.

C’est comme quelqu’un qui sait très bien étudier ou qui a lu des tas de livres, mais qui ne sait pas cuisiner ou conduire une voiture. À un moment donné, on se dit : j’ai un peu fait le tour, ça manque un peu de fraîcheur, j’aimerais entrer dans une nouvelle aventure, mais je n’y arrive pas. Je n’ai pas l’expérience préalable pour passer du jour au lendemain à cuisiner de manière magistrale ou à conduire une auto, écrire un roman complètement en dehors de mon identité ethnique. Dans un sens, ça a été un atout, mais ça sent de plus en plus le renfermé. J’aimerais éventuellement passer à autre chose que ça, car sinon j’aurais l’impression de ressasser de vieilles choses.

LD : Lors d’une entrevue pour le ministère des Relations internationales et de la Francophonie, vous dites que l’écriture est pour vous un moyen de mieux comprendre votre identité. Selon vos dires, vous avez toujours été en situation marginale et l’avez vécu comme une déchirure, un mal de vivre – pouvez-vous élaborer sur ce sujet ?

OC : Premièrement, je dirais que ce qui saute aux yeux dans mes derniers livres, c’est que j’aborde constamment mon identité d’Asiatique, ce que je ne faisais pas nécessairement dans mon premier recueil de nouvelles quoique le titre jouait un petit peu sur cela[1]. Je peux me poser à moi-même cette question : es-tu incapable d’écrire sur autre chose que tes cultures maternelle et paternelle ? Ne pourrais-tu pas écrire un roman sur Montréal ou sur le Canada, l’Occident ? On dirait que non. Ce n’est pas que je ne suis pas capable de faire cela, mais on dirait que je n’ai pas le bagage pour écrire de manière universelle, comme si j’étais cantonné par mon identité. On m’a acculé à cette identité quand on me lançait des ching chong, des insultes sur la « race jaune ». Je pense que je porte un petit peu cette empreinte et quand j’écris, c’est toujours sous la pression d’une nécessité. On dirait que cette nécessité est toujours reliée à mon bagage identitaire ethnique. Je ne suis pas capable de parler d’autre chose que ma culture du côté japonais, du côté coréen… Donc je suis certainement défini par cela, même à un point que c’en est un petit peu troublant pour moi-même.

« Je dirais que ce qui saute aux yeux dans mes derniers livres, c’est que j’aborde constamment mon identité d’Asiatique »

LD : Pour continuer sur cette lancée, j’aimerais souligner un passage de votre livre, La Trilogie Coréenne, à la page 118 : « Il me semble que j’ai été un cadavre noyé pendant plus de vingt ans de ma vie, mais un cadavre obstiné qui refusait de couler, tout bouffi et gorgé d’eau saline, à moitié décomposé déjà, ballotté au gré des courants océaniques dans un labyrinthe de vagues, à la recherche d’un port où ressusciter ». Aujourd’hui, diriez-vous que vous avez trouvé ce port, avez-vous mis à terme cette quête de sens ? Ou est-ce que l’identité demeure toujours pour vous un point d’interrogation ?

OC : Ma situation a considérablement changé depuis que je suis devenu père ; j’ai aujourd’hui trois enfants. À l’époque où j’ai écrit les phrases que vous citez, je voyageais beaucoup, principalement entre le Canada et l’Asie, et dès que j’en avais la chance. Mais depuis la naissance de mon premier enfant, ma réalité est devenue très pratico-pratique et j’ai dû changer complètement de mode de vie, ma façon d’être aussi puisque je ne pouvais plus accorder autant d’importance à mes états d’âme. Quand j’étais enfant, j’avais peur des images de fantôme, mon âme résonnait comme une cathédrale avec des coins mystérieux et insondables, mais avec le vieillissement, on perd cette profondeur de champ émotionnelle et je ne sais pas si c’est tant pis ou tant mieux. Pendant longtemps, j’ai eu un cœur siamois. J’étais tiraillé entre l’Asie qui me fascinait et le Canada où j’avais mes points de repère, mes cadres de référence, mes habitudes. J’aime la citation suivante de Hugues de Saint-Victor : The man who finds his homeland sweet is still a tender beginner ; he to whom every soil is as his native one is already strong ; but he is perfect to whom the entire world is as a foreign land. The tender soul has fixed his love on one spot in the world ; the strong man has extended his love to all places ; the perfect man has extinguished his.

LD : Lorsque vous publiez un nouveau roman, le considérez-vous comme « votre » livre, dans le sens qu’il vous appartient ? Avec des années de recul désormais, sentez-vous une distance par rapport aux livres que vous avez publiés auparavant ? Ou ces oeuvres représentent-elles des versions de vous qui ne sont déjà plus ?

OC : Je n’habite plus mes livres passés. Le seul livre que je peux habiter est celui qui est en chantier. Je pense que ce doit faire le même effet chez d’autres auteurs. On s’investit considérablement dans une œuvre, mais une fois qu’elle est devenue un livre et passé le premier moment d’enchantement, on est reconduit à la réalité des petits ennuis et problèmes quotidiens. Quand des lecteurs me parlent de mes livres, cela me laisse un peu froid, je ne sais pas comment l’expliquer. Alors que s’ils osaient dire du mal de celui sur lequel je travaille, je me sens vulnérable et rejeté. Ces livres du passé sont comme mes exuvies.

« Le seul livre que je peux habiter est celui qui est en chantier »

Le vécu d’Ook Chung en lien avec l’intimidation et le racisme, en plus de me ramener à mes propres souvenirs, semble revêtir une importance particulière alors que les luttes antidiscriminatoires se multiplient à travers la province.  En effet, malgré le confinement et le sentiment de division qui vient avec, ces efforts témoignent d’une volonté de la part de différentes communautés de créer un Québec plus inclusif. Et, même s’il reste du chemin à faire, j’ai confiance que nous pourrons léguer aux générations futures une société plus tolérante et unie dans sa diversité.


[1] Nouvelles orientales et désorientées, Gallimard, 1994