Des mots et des maux : chronique de l’écriture inclusive

Depuis les années 1970, l’écriture inclusive se développe dans le monde francophone.

Jorge Láscar, Wikipedia Commons

Depuis le début de l’année, les tribunes en défaveur de l’écriture inclusive se multiplient. Les Echos, Marianne et plusieurs publications défendent un usage plus puritain de la langue française. Si certain·e·s d’entre nous découvrent l’écriture inclusive avec cette édition spéciale du Délit, elle n’est pourtant pas une nouveauté. L’Office québécois de la langue française (OQLF) désigne comme écriture inclusive toute rédaction visant à éviter l’emploi de genres grammaticaux masculin et féminin en ce qui concerne les personnes. Adopté par certaines administrations et critiqué par d’autres, l’usage de l’écriture inclusive a évolué à travers les âges. 

L’apparition de la règle de primauté du masculin

On pourrait penser que la fameuse règle du masculin l’emportant sur le féminin est une base fondatrice de la langue française. La réalité est toute autre. En effet, la langue française – ou du moins son usage – est à l’origine relativement épicène. Au Moyen-Âge, celle-ci n’est encadrée par aucun code ou institution et son usage varie fortement en fonction des dialectes locaux. 

La création de l’Académie française en 1634 sous Louis XIV met fin à cette liberté linguistique. Le royaume de France s’agrandissant radicalement, le cardinal de Richelieu désire uniformiser la langue française dans l’espoir que cela permette d’unifier le territoire et d’assurer la transmission des lois. On assiste alors à une réforme et à une codification du français par cette institution qui se dit « gardienne de la langue ». À l’époque, l’usage dominant du masculin fait partie des réformes adoptées et engendre déjà de vifs débats. En effet, cette nouvelle règle entre en conflit direct, d’une part, avec la règle de proximité, pratique répandue à l’époque, et, d’autre part, avec les habitudes linguistiques. La règle de proximité, également appelée accord de voisinage, prévoit que le genre et le nombre de l’adjectif soient en accord avec le nom qualifié le plus proche. L’apparition de la règle de primauté du masculin est le parfait opposé de cette règle grammaticale aujourd’hui oubliée, mais qui était à l’époque une pratique répandue. 

Bien qu’initialement, l’Académie peine à justifier ses réformes, cette nouvelle règle finit par s’imposer jusqu’à devenir un élément incontournable – et même emblématique  – de la grammaire française. À cela s’ajoute l’usage progressif des noms de métiers exclusivement masculins. Les noms de métiers au féminin ne commenceront à réapparaitre que dans les années 1930 avec l’apparition des féminins « aviatrice », « avocate » ou encore « bûcheronne », par exemple, dans la 8e édition du Dictionnaire de l’Académie française (1935).

Écriture inclusive et féminisme  

C’est vers la fin du 20e siècle que le débat portant sur l’écriture inclusive fait son entrée sur la scène francophone. L’essor des mouvements féministes durant les années 1970 offre un terrain propice aux autrices décidées à défier le statu quo. En France, c’est l’écrivaine féministe Benoîte Groult qui dépoussière la cause en évoquant le langage épicène et plus particulièrement la féminisation des noms en 1977 dans son essai Ainsi soit-elle. Sa phrase « Ce n’est pas la langue qui refuse, ce sont les têtes » reflète son combat pour la reconnaissance des femmes dans la langue française. Journaliste à la radio, elle raille les réfractaires et prend la tête de la Commission de terminologie pour la féminisation des noms de métiers, de grades et de fonctions quand celle-ci est créée en 1984 sous l’impulsion d’Yvette Roudy, alors ministre française des Droits de la femme. C’est d’ailleurs à la même époque que l’OQLF commence à encourager la rédaction épicène. Dès 1979, l’OQLF soutient la féminisation lexicale et ouvre la voie à sa popularisation dans le monde francophone. Avant-gardiste, le Québec est un pionnier en la matière et l’écriture épicène – alternance entre le masculin et le féminin – est préférée au simple ajout d’un suffixe féminin, considéré comme réducteur. 

Une situation hétérogène 

L’écriture inclusive est devenue l’objet de bon nombre de débats linguistiques dans le monde francophone des dernières années. La Belgique semble suivre l’exemple québécois et, en 1993, vote un décret recommandant aux administrations et institutions subventionnées par la Fédération Wallonie-Bruxelles de suivre les recommandations du Conseil supérieur de la langue française relatif à la féminisation des noms de métier, profession, titre et grade. L’année suivante, le gouvernement belge publie un répertoire des formes recommandées : Mettre au féminin, Guide de féminisation des noms de métier, fonction, grade ou titre. Après 25 ans de féminisation des noms, cette pratique est aujourd’hui relativement répandue en Belgique. En 2017, le Conseil de la langue française et de la politique linguistique de la Fédération Wallonie – Bruxelles se prononce par ailleurs en faveur de l’écriture inclusive dans un souci de promotion de la visibilité des femmes. Certaines municipalités décident même de l’adopter au niveau local, comme c’est le cas à Namur qui, depuis le 1er septembre 2019, rédige tous ses documents en utilisant l’écriture inclusive. 

En France, alors que Lyon emboîte le pas des Namurois·es quand les élu·e·s de la majorité écologiste décident d’adopter l’écriture inclusive en juillet dernier, la dynamique est toute autre au niveau national. En effet, en 2017, le gouvernement d’Édouard Philippe décide de bannir l’écriture inclusive des textes officiels en prétextant le respect des règles grammaticales et syntaxiques. Celui-ci suit les recommandations de l’Académie française qui, plus tôt la même année, a affirmé que « devant cette aberration “inclusive”, la langue française se trouve désormais en péril mortel ». Pourtant, deux ans plus tôt, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, attaché au cabinet du premier ministre, publiait le Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe, dans lequel il soutient l’usage d’une langue soucieuse du principe de l’égalité entre les genres. Ce guide utilisait d’ailleurs lui-même l’écriture inclusive. Il faudra attendre 2017 pour que l’Académie ne consente à la féminisation des noms des métiers. Malgré cela, à l’exemple de Namur et de Lyon, certaines municipalités et institutions locales franchissent le pas et adoptent l’écriture inclusive. C’est le cas notamment du Conseil départemental du Finistère en France qui, depuis 2015, a adopté le point médian dans ses communications. 

À Montréal, un tel projet est encore en gestation, la mairesse Valérie Plante souhaitant faire adopter un règlement prévoyant l’utilisation de l’écriture épicène.  

Après des années de lutte, l’écriture inclusive demeure le sujet de nombreux débats linguistiques. Bien que de nombreuses institutions soient réticentes, d’autres sont au contraire prêtes à accepter cette évolution de la langue au nom de l’égalité entre les sexes. Une chose est sûre, l’écriture inclusive continue à faire couler beaucoup d’encre.