Langage et inclusivité

Réflexions sur les présupposés et implications philosophiques de l’écriture inclusive.

La Tour de Babel, Pieter Bruegel

Dans la langue française, l’écriture inclusive soulève plusieurs questions dépassant le genre de réflexions auxquelles nous sommes tous et toutes habituées. D’un point de vue théorique (mais également pratique), l’enjeu pourrait se formuler en une lutte d’influence entre le langage et ses locuteurs et locutrices. Maîtrisons-nous la langue ou est-ce plutôt cette dernière qui nous détermine ? Tant du point de vue philosophique que linguistique, la question n’est pas réglée, et n’est pas à l’abri de reprises politiques et idéologiques. 

Langage-instrument ou langage constitutif

Intuitivement, pourrait-on dire que le langage est un moyen d’expression et de communication ? Répondre par l’affirmative se rapproche d’une position qui a été (et est encore) très répandue, notamment au sein de la tradition analytique anglo-saxonne. Pour résumer grossièrement, le langage oral ou écrit serait une forme de traduction d’un langage mental (le mentalese selon l’expression du philosophe Jerry Fodor), et sa fonction première serait de pouvoir exprimer des pensées (le plus souvent) à des fins de communication – cette position rejoint celle de Chomsky et de ses héritiers comme Steven Pinker. Si les particularités des langues sont déterminées par des conventions (le fameux « arbitraire du signe » de Ferdinand de Saussure), la possibilité de traduire des pensées en langage serait une capacité proprement humaine, et possiblement même le fait d’un « organe » cérébral spécialisé. Selon cette position, de manière comparable au fait que l’être humain a le contrôle moteur de ses membres, celui-ci détiendrait également un certain contrôle du langage à l’aide de la pensée, pour autant qu’on ne comprendrait le langage que comme un instrument servant un besoin de communication. Si cette vision reste populaire au sein de l’academia anglo-saxonne, il n’en demeure pas moins que des écueils ternissent sa validité, notamment des difficultés rencontrées dans l’identification de ce fameux « organe cérébral », c’est-à-dire l’identification des zones du cerveau suffisantes et nécessaires au langage, ou encore des difficultés théoriques entourant l’évolution naturelle du langage. 

Le langage est également l’objet d’écoles voyant d’un autre œil l’équilibre entre les langues et la pensée. Le pragmatisme, par exemple, met l’accent sur l’usage du langage ainsi que ses effets performatifs. Parler, ce serait agir sur le monde. L’énactivisme, quant à lui, s’il défend une position voisine, s’articule plutôt sur l’idée selon laquelle le monde et l’individu se co-déterminent dans une relation réciproque ; l’individu ne se représente pas un monde « objectif », mais plutôt le modifie constamment, ce qui à son tour modifie l’individu en question, qui remodifie le monde et vice-versa. Cette vision s’appliquerait possiblement au langage. Par exemple, Charles Taylor, qui n’est pas un énactiviste, mais qui prône l’idée d’un langage constitutif philosophiquement similaire, affirme que, si les relations de domination existent dans la nature, la différence sémantique introduite par exemple par le langage entre « chef », « roi », « dictateur », « leader » crée des distinctions n’existant pas dans la nature. Ces distinctions supposent des modes de domination différents, ce qui influencera différemment les sujets de ces dominations, et qui modifiera ensuite le rôle que joueront les sujets de ces dominations sur le monde et ainsi de suite. En bref, pour cette position, l’être humain n’aurait pas un contrôle rationnel sur le langage, mais serait plutôt, du moins en partie, déterminé par celui-ci. Le parangon de cette position se retrouve dans l’hypothèse Sapir-Whorf, à l’extrême du déterminisme linguistique. Bien que la thèse forte de Sapir-Whorf n’ait pas été mesurée en laboratoire et ait reçu un certain discrédit dans la deuxième moitié du 20e siècle, les approches énactivistes et pragmatistes semblent lui redonner un certain intérêt. 

Même si le débat est loin d’être réglé tant dans les cercles scientifiques que philosophiques, permettons-nous de réquisitionner ces ressources théoriques afin d’éclairer les implications et présupposés de l’écriture inclusive. 

Ainsi, lorsque l’on parle d’écriture inclusive, il convient de se questionner sur le type de genre que nous voulons rendre « inclusif », et pourquoi nous cherchons à le faire

Un peu de linguistique 

S’il est pertinent de réfléchir en termes généraux, il l’est tout autant de se pencher sur les détails et particularités d’une langue donnée – ici, le français.

Il convient tout d’abord de mentionner que le français, comme certaines langues et contrairement à d’autres, possède des genres (le masculin et le féminin, là où d’autres langues possèdent également le genre neutre, comme les déterminants « it » en anglais ou « das » en allemand). Cette différentiation se décline de deux façons. D’une part, le genre dit grammatical définit le genre des objets et concepts inanimés ainsi que leur usage et accord dans la syntaxe ; par exemple, la table ou le parlement. C’est le genre dont l’attribution peut sembler arbitraire à certains égards – même si des linguistes soulignent une certaine systématicité dans la détermination du genre grammatical. D’autre part, le genre lexical est un genre attribué aux objets animés et dont le genre est une caractéristique sémantique de l’objet. Par exemple, le mot « fille » désigne une « jeune personne de genre féminin ». Dans la pratique, le genre lexical s’applique presque exclusivement aux expressions référant à des personnes. 

En français, le genre grammatical est toujours aligné sur le genre lexical : par exemple, si l’on dit « la fille canadienne », le déterminant « la » ainsi que l’adjectif « canadienne » ne sont pas intrinsèquement féminins : ils ne le sont que par besoin d’accord avec le mot « fille » qui possède le genre grammatical féminin (parce que son genre lexical est féminin). De même, il serait saugrenu de dire que dans l’expression « la diplomatie canadienne », le déterminant et l’adjectif soient intrinsèquement féminins seulement parce que « diplomatie » est grammaticalement féminin.

Toutefois, ce n’est étonnamment pas le cas dans toutes les langues. Par exemple, en allemand, le mot « fille » se dit « Mädchen » et est de genre grammatical neutre, même si son genre lexical est féminin. En français, le genre « neutre » est formellement identique au masculin. Cette situation est attribuée par certains chercheurs et chercheuses à un masculinisme planifié datant du 17e siècle, notamment à une citation célèbre de l’abbé Bonhours en 1667 : « Lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte. » Cette citation vient des Remarques sur la langue française, sous l’entrée « Personne ». Pour la petite histoire, la discussion entourant la fameuse citation tenait sur l’usage du mot « personne » plutôt que sur le genre en français. C’est ainsi que tout de suite après, ce même abbé mentionne qu’il ne voit pas de problème à ce que le mot « personne » soit utilisé au féminin : « Je ne vois donc pas pourquoi M. de Vaugelas dit absolument qu’ils est plus élégant qu’elles. » La première citation a été mentionnée par la Commission portant sur la rédaction épicène des contenus provenant de la Ville de Montréal. Il est à se demander si la citation n’a pas été sortie de son contexte dans un but idéologique. 

Écriture inclusive

Toutes ces questions philosophiques et linguistiques peuvent nous éclairer sur la question de l’écriture inclusive ainsi que sur sa pertinence. Ainsi, lorsque l’on parle d’écriture inclusive, il convient de se questionner sur le type de genre que nous voulons rendre « inclusif », et pourquoi nous cherchons à le faire. Si l’on mentionne la féminisation des titres, on a affaire à quelque chose relevant du genre lexical, et la raison se veut être une meilleure représentation de la situation signifiée par ces titres : le fait que ces postes soient occupés par des femmes. Il s’agit donc ici de modifier le langage en suivant la pensée, dans un mouvement rationnel où l’être humain contrôle la langue, comme présenté plus haut. La logique semble similaire dans le cas des doublets et doublets abrégés (par exemple, « les étudiant·e·s »): on modifie le genre lexical du mot dans l’optique de refléter le réel, dans un souci de représentation de tous et de toutes. La signification des mots est modifiée par le genre, et c’est l’être humain qui serait aux commandes de cet engineering sémantique. 

D’autres vont encore plus loin en proposant de modifier également le genre grammatical, lui aussi tenu comme responsable d’un sexisme et d’un androcentrisme toléré. Ainsi, nombreuxses sont ceuses qui veulent inventer de nouveaulles formes « neutres » pour remplacer le masculin-neutre. 

Le débat [n’étant] pas clos quant à l’influence mutuelle qu’ont la pensée et le langage […], il n’est pas garanti que répandre l’écriture inclusive ait un quelconque effet sur les rapports entre les hommes et les femmes dans la société

D’aucuns pourraient argumenter que l’écriture inclusive répond non seulement à un enjeu de représentation, mais également de performativité. En effet, en reprenant les thèses pragmatistes étalées plus haut, pourquoi ne pas prétendre que féminiser le langage rend la société réellement plus féministe dans un mouvement réciproque d’influence entre le langage, l’individu et son environnement ? Par exemple, selon cette position, on pourrait dire que « Madame la Mairesse » supposerait que ce rôle de magistrat est ouvert tant aux femmes qu’aux hommes, tandis que dire « Madame le Maire » supposerait qu’une femme à ce poste masculin est un accident contingent. 

Si l’argument peut se tenir en ce qui concerne les questions de genre lexical puisque c’est la sémantique du mot qui est concernée (en supposant que l’effet de rétroaction du langage sur les actions existe réellement, ce qui est encore débattu), l’argument semble moins solide pour les modifications de genre grammatical. En effet, si on dit « les étudiantes assidues », il serait surprenant d’affirmer que « assidues » réfère réellement à la « féminité » – d’autant qu’il serait faux d’affirmer que le travail réfère à la « masculinité ». Par ailleurs, la proposition de l’utilisation de l’écriture épicène (« le corps étudiant » plutôt que « les étudiants ») semble aller en ce sens, c’est-à-dire que le genre grammatical des mots ne référant pas à des personnes ne semble pas poser problème. Quant à la question du fameux « le masculin l’emporte », il semble que les ressources présentées ici suggéreraient qu’une règle comme celle de l’accord de proximité (« les étudiants et étudiantes assidues » plutôt que « les étudiants et étudiantes assidus ») permettrait de respecter la logique du genre grammatical sans affecter négativement le genre lexical des mots concernés. 

Toutefois, comme mentionné précédemment, le débat n’est pas clos quant à l’influence mutuelle qu’ont la pensée et le langage. Ainsi, il n’est pas garanti que répandre l’écriture inclusive ait un quelconque effet sur les rapports entre les hommes et les femmes dans la société. Notons ici l’exemple éloquent du hongrois, langue qui ne possède que le genre grammatical neutre et possède des mots différents pour les genres lexicaux (par exemple, szerzetes pour moine et apáca pour religieuse). Toutefois, la société hongroise est marquée par de fortes inégalités entre les hommes et les femmes. Pour prendre un exemple plus proche de nous, il serait un peu audacieux d’affirmer que le Québec serait plus inégalitaire que ses voisins canadien et états-unien à cause de la présence d’un genre grammatical en français. Cela étant dit, l’écriture inclusive permet d’apporter une meilleure représentation de la situation signifiée, comme dans la féminisation des titres (en présupposant qu’une meilleure représentation des situations signifiées est souhaitable pour la société et ses membres).   

Conclusion 

Ce texte ne se veut pas un plaidoyer militant pour ou contre l’écriture inclusive – d’autant plus que cette expression a plusieurs sens qui ont des implications différentes. Ainsi, si certains passages peuvent avoir l’air de propositions concrètes ou d’opinion politique, tel n’est pas l’objectif du texte, visant simplement à clarifier ce que l’on entend par « écriture inclusive », en plus de présenter les conclusions des réflexions philosophiques entourant le langage ainsi que la relation que l’être humain entretient avec celui-ci.