Définancer pour protéger

Le Délit s’entretient avec Elijah Olise, fondateur du Collectif pour la justice raciale.

Elijah Olise

Le 26 septembre dernier s’est déroulée à Montréal une manifestation pour la justice climatique et sociale. Parmi les organisateur·rice·s se trouvait Elijah Olise, représentant de la Coalition pour le définancement de la police et fondateur du Collectif pour la justice raciale. Il a également participé à l’organisation de la manifestation du 27 septembre 2019, qui avait rassemblé des centaines de milliers de personnes. Le Délit a eu l’occasion de s’entretenir avec lui.

Le Délit (LD): Quel est l’objectif de la Coalition pour le définancement de la police ?

Elijah Olise (EO): En fait, il ne s’agit pas de se débarrasser de la police et de la démanteler, mais plutôt de reconstruire et de réaffecter des fonds pour ensuite prendre soin de notre communauté. Il reste beaucoup de travail à faire avant de transitionner vers une société où les services de police seront obsolètes, et ce n’est pas quelque chose qui peut se produire en un claquement de doigts. Nous comprenons cela, et nous mesurons tout le travail qu’il faudra faire pour y arriver, mais cela ne nous empêche pas de nous atteler à la tâche. Ces derniers temps, nous avons reçu énormément de questions. Nous nous concentrons donc sur l’éducation et l’engagement avec la communauté. 

Les gens sont imaginatifs, et sont aussi responsables de l’état de leur communauté. Ils peuvent réinventer la société dans laquelle nous sommes, car nous n’avons pas à vivre selon des règles imposées par d’autres. Ces règles sont la source de nombreuses inégalités, et, depuis sa création, la police s’est seulement débrouillée avec — ou a aggravé — les inégalités, sans jamais s’y attaquer. Nous ne disons pas que nous n’avons pas besoin de sécurité, mais une paix maintenue par la peur n’est pas vraiment une paix. 

LD : Quel est le rôle des étudiant·e·s et des jeunes dans ces grands enjeux comme le racisme et la protection de l’environnement ?

EO : C’est notre rôle d’agir. C’est notre devoir de nous mettre dans une position où nous pouvons prendre les décisions qui vont affecter notre avenir, celui de nos enfants et des générations suivantes. C’est d’autant plus vrai que nous vivons dans une société dont la population est vieillissante, car nos dirigeant·e·s ne sont pas souvent les détenteur·rice·s de connaissances et parfois semblent se dissimuler la vérité. Le travail des jeunes est de continuer à utiliser leur dynamisme, leur curiosité et les différents traits qui vont de pair avec la jeunesse pour continuer à avancer et à pousser progressivement vers un avenir meilleur, sans attendre que ce soit leur tour ou attendre qu’on leur donne le feu vert.

Quelqu’un comme François Legault ne sera pas là en 2050. Il ne sera pas là pour ressentir l’impact de ses choix et décisions sur notre environnement et sur notre économie. Nous, les jeunes, nous y serons. Je pense que la jeunesse a été étouffée, et on le voit particulièrement avec notre génération. Les jeunes doivent agir. Il·elle·s doivent mener la bataille contre les changements climatiques et le racisme systémique. Les gens présentement au pouvoir ont bénéficié de ces systèmes et ne voudront probablement pas les démanteler, préférant les perpétuer. 

« Quelqu’un comme François Legault ne sera pas là en 2050. […] Nous, les jeunes, nous y serons »

LD : Pourquoi est-il si important pour toi d’inclure la justice sociale dans la lutte contre les changements climatiques ? En quoi ces enjeux sont-ils liés ?

EO : Les personnes les plus touchées par les changements climatiques sont les personnes racisées et marginalisées qui vivent dans des communautés n’ayant pas les ressources et les outils pour assurer un environnement sécuritaire. Si on compare les différents arrondissements de Montréal, il y a une énorme différence par rapport aux risques environnementaux. On peut penser aux autoroutes et aux infrastructures qui doivent être rénovées, ou aux produits chimiques nocifs auxquels les gens sont exposés. Ce ne sont pas des erreurs, ce ne sont pas des accidents, car de grands efforts sont investis dans la planification urbaine. 

Au niveau canadien, de nombreuses réserves autochtones sont privées d’eau potable, ce qui n’a aucun sens au Canada puisque l’eau y est abondante. Du niveau local au niveau national et mondial, les communautés qui sont souvent les plus affectées par les changements environnementaux et climatiques sont toujours les personnes racisées et marginalisées. Ces personnes devraient être à l’avant-garde de la justice climatique, car c’est elles qui ont le plus besoin que leurs voix soient entendues. J’aime garder mon analyse dans le contexte canadien parce que, comme pays, nous nous comparons souvent avec le reste monde comme si nous étions les meilleur·e·s, mais nous ne faisons qu’une fraction du travail et nous nous félicitons pour cela.

LD : Qu’est-ce que la pandémie de COVID-19 a montré par rapport aux besoins des personnes racisées ?

EO : Montréal est l’épicentre de l’épidémie du Québec, et l’épicentre de Montréal est Montréal-Nord. C’est une communauté principalement noire. Tout se déroule de cette façon parce que cette communauté est vulnérable. Nous devons concentrer nos efforts pour nous assurer qu’aucune communauté dans un pays développé n’ait à souffrir en silence. Nous sommes tous·tes responsables de la santé de nos collectivités et de la santé de notre environnement. Je crois que la COVID-19 a donné à plusieurs personnes du temps supplémentaire pour réfléchir et pour changer d’avis sur cette question. Cela ne fait pas d’elles de mauvaises personnes, c’est tout simplement un signe qu’elles grandissent. À mon avis, les gens comprennent l’urgence de ce que nous faisons et l’importance que nous soyons entendu·e·s, et c’est pour cela qu’il·elle·s prennent la rue, même pendant une pandémie.

LD : Selon toi, quel est le rôle du gouvernement et celui des individus ?

EO : J’aime cette citation de John F. Kennedy : « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays. » Même si nous sommes des individus, nous sommes connecté·e·s et nous avons besoin de l’aide des un·e·s et des autres. Nous sommes tous·tes responsables, comme je l’ai mentionné, de la santé de notre communauté et de celle de notre environnement. Nous avons donné le pouvoir au gouvernement afin qu’il puisse accomplir son travail et que nous le soutenions. Mais le gouvernement ne remplit pas sa part du marché. La structure actuelle de la démocratie est déficiente et ne nous permet pas de changer ce gouvernement.

Le gouvernement dans son état actuel n’est pas efficace et est incapable de prendre des décisions drastiques pour protéger nos communautés les plus vulnérables. Si je pouvais claquer mes doigts comme le Thanos de Marvel, je ferais en sorte que François Legault et toutes ces personnes âgées s’assoient avec les jeunes et les détenteur·rice·s de connaissances pour leur demander quoi faire. Il ne s’agit pas seulement d’écouter ; il s’agit de leur donner les moyens pour que la société qu’il·elle·s veulent construire accueille toutes les communautés comme elle accueille actuellement les communautés blanches. Nous n’avons pas tous·tes eu la possibilité de faire le monde, mais nous sommes tous·tes né·e·s dans cette société qui avantage les personnes blanches. Ce n’est pas une réalité que nous acceptons sans broncher. Les personnes concernées par les décisions doivent avoir un siège à la table des décideur·se·s. Ainsi, nous aurons un environnement et un monde plus sains, et nous redistribuerons le pouvoir aux communautés.

LD : Lors de la manifestation du 26 septembre 2020, tu as cité deux poèmes, dont un de ta plume. À ton avis, quelle est la place de l’art dans la lutte pour la justice sociale et la justice environnementale ? 

EO : C’est fondamental. L’art et la science occupent des positions uniques dans notre société. Comme des sœurs, elles ont besoin l’une de l’autre pour respirer et être. L’art est magnifique et inspirant. C’est censé rendre le mouvement séduisant. C’est censé mettre les gens en colère, mais aussi les inspirer. C’est ce que j’essayais de faire en lisant George the Poet ; son poème « A Climate of Change » est magnifique. Je me reconnais dans son vécu et dans sa façon de lutter contre la crise actuelle. Il n’a pas d’éducation scientifique ou de pouvoir politique, mais il invite ceux qui en ont à s’impliquer dans cette lutte et les inspire à le faire. 

J’ai des idées tangibles pour tout changer, comme donner plus de pouvoir aux jeunes, aux communautés et aux scientifiques. Il y a un grand fossé entre la nature et nous, et je crois que ces gens pourraient nous aider à le combler. C’est pourquoi nous devons leur donner le pouvoir de le faire, et j’ai espoir qu’un activisme qui inclut l’art et le récit puisse être un vecteur de ce pouvoir. En entendant parler de ces sujets, les gens se disent parfois qu’il·elle·s ont déjà tout entendu et qu’on ne fait que se plaindre et se mettre en colère. Ces sentiments sont valides, mais on veut en faire quelque chose de positif afin de les inclure dans nos démarches.

LD : Comment les jeunes peuvent-ils s’impliquer pour la justice sociale et environnementale ?

EO : Au Collectif pour la justice raciale, nous recherchons des gens avec des compétences à offrir au mouvement et qui sont prêts à provoquer le changement à grande échelle. Mon but est de mettre les personnes vulnérables et marginalisées au premier plan des enjeux qui les concernent. En ce moment, nous nous concentrons sur l’éducation populaire. Nous aimerions que les gens s’informent sur les raisons de la campagne de définancement de la police et s’y impliquent. Comme le gouvernement définance la santé et l’éducation, je pense qu’il est grand temps de faire de même pour les services de police et de redistribuer vers les autres services. En novembre, le budget du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) sera revu. Nous avons besoin de gens qui sont prêts à s’impliquer immédiatement dans la campagne de définancement.