Manifestation pour le climat : « Nous avons été ignoré·e·s »

Une marche pour le climat et la justice sociale s’est tenue ce samedi 26 septembre à Montréal.

Magali Thouvenin | Le Délit

Le 26 septembre dernier, des milliers de manifestant·e·s ont marché dans les rues du centre-ville de Montréal. Les protestataires réclamaient des actions concrètes des gouvernements provinciaux et fédéraux pour contrer les changements climatiques et pour mettre fin aux injustices qui frappent les groupes racisés et les immigrant·e·s du Québec et du Canada. L’événement a été organisé par une coalition de groupes environnementalistes et antiracistes, dont la Coalition étudiante pour un virage environnemental et social (CEVES) et le Collectif pour la justice raciale. Cette manifestation s’est déroulée presque un an jour pour jour après celle du 27 septembre 2019, qui avait rassemblé des centaines de milliers de personnes dans la métropole et avait accueilli plusieurs célébrités écologistes dont l’étudiante suédoise Greta Thunberg.

La foule, majoritairement composée d’étudiant·e·s, s’est rassemblée à la place du Canada. C’est à cet endroit où, quelques mois plus tôt, certain·e·s d’entre eux·elles avaient aussi participé au déboulonnage de la statue de l’ancien premier ministre du Canada John A. Macdonald. La plupart arboraient un cercle en tissu vert, symbole des revendications environnementales au Québec.

Les revendications des manifestant·e·s s’orientaient autour de quatre points principaux : la décarbonisation, l’abolition des services de police par leur définancement, la reconnaissance de la souveraineté des autochtones sur leurs territoires et la régularisation du statut de tous·tes les immigrant·e·s.

Sous le spectre de la COVID-19

Dans un contexte de résurgence des cas de COVID-19 à Montréal, des mesures ont été mises de l’avant par les organisateurs et organisatrices de l’événement pour limiter la propagation du virus. À plusieurs reprises, il a été demandé aux participant·e·s de porter le masque et de maintenir une distance interpersonnelle de deux mètres. D’après un représentant de la CEVES, ces mesures étaient inspirées des recommandations de la santé publique de New York, qui avait publié en juin dernier un guide pour manifester de manière sécuritaire.

Une équipe de bénévoles s’est dotée de grandes nouilles de polystyrène afin d’encourager la distanciation et certain·e·s portaient des distributeurs de désinfectant pour les personnes présentes. John, un organisateur de la CEVES, a assuré que ces mesures n’étaient pas le signe d’un manque de confiance envers les manifestant·e·s, mais plutôt une reconnaissance des responsabilités de la CEVES par rapport à la manifestation. Selon lui, ce serait faire une très mauvaise publicité du mouvement que de se retrouver avec une éclosion de cas de COVID-19 à cause de l’événement. 

Un organisateur a affirmé que les manifestant·e·s et leur entourage ne courraient pas de risque en participant à la manifestation. « Nous sommes les premiers à vouloir écouter la science, mais c’est un moment décisif et le premier ministre Legault a affirmé que les manifestations anti-masques, qui étaient beaucoup plus massives que celle-ci et probablement bien moins sécuritaires, n’avaient pas causé de pic de contamination. » 

Plusieurs organisateurs et organisatrices de la CEVES ont affirmé au Délit qu’il·elle·s étaient conscient·e·s du risque sanitaire que posait leur manifestation. Toutefois, tous·tes ont estimé que cette manifestation était justifiée par l’urgence de la situation économique et sociale, ainsi que par l’impact décisif qu’elle pouvait avoir.

Image par Magali Thouvenin

Rosalie Thibault, une étudiante de McGill et membre active de la CEVES, a affirmé que les bouleversements liés à la pandémie donnaient aux Québécois et aux Québécoises une opportunité sans précédent d’entamer un virage vers un système économique plus juste et plus respectueux de l’environnement. « La société est en train de changer en ce moment, on veut s’assurer qu’elle change dans la bonne direction. »

« On parle de plus en plus de la théorie du choc, selon laquelle quand l’anxiété générale augmente, les gouvernements ont tendance à passer rapidement des projets de loi qui autrement seraient impopulaires. Ça peut être, par exemple, de réglementer les industries polluantes pour favoriser la relance économique », a affirmé un des organisateurs du rassemblement. 

Urgence climatique

Malgré la multiplicité des enjeux soulevés au cours de la manifestation, cette dernière demeurait centrée sur la lutte contre les changements climatiques. Sur la page de l’événement, les organisateur·rice·s affirmaient que l’action climatique doit être radicale pour permettre une « survie collective », ce qui passerait notamment par l’abandon des projets liés à l’exploitation des énergies fossiles. L’une des revendications de la manifestation était d’ailleurs d’atteindre la carboneutralité d’ici 2030.

« Si le 27 septembre 2019 était la plus grande manifestation dans l’histoire du pays, il n’est plus possible de croire que nous n’avons pas été entendu·e·s. Nous avons été délibérément ignoré·e·s »

Communiqué des organisateur·rice·s

Sepideh, une membre du groupe Extinction Rébellion, s’est attaquée plus particulièrement à la Banque Royale du Canada (RBC). Selon l’activiste, la banque serait la première institution financière au Canada et la cinquième au monde en ce qui a trait à l’ampleur de leurs investissements dans le domaine des énergies fossiles. Elle a également affirmé que la RBC profite de l’image d’un Québec « propre » qui serait projetée aux Québécois·es dans les médias pour agir dans l’ombre et à l’encontre de l’intérêt de ses membres. Aux yeux de Sepideh, utiliser l’argent des membres de la banque pour financer les énergies fossiles, qui seraient en grande partie responsables des changements climatiques, « ça devient criminel. »

Plusieurs participant·e·s à la manifestation ont exprimé leur volonté que la reprise économique qui suivra le virus soit orientée vers une économie verte. Toutes et tous s’entendaient pour dire que les gouvernements fédéraux et provinciaux devraient cesser d’autoriser et d’investir dans des projets liés aux énergies non renouvelables, citant en exemple l’oléoduc Trans Mountain ou le gazoduc de GNL Québec. 

D’autres ont aussi demandé que le gouvernement mène à bien ses projets d’infrastructure de manière plus durable, quitte à dépenser plus d’argent : « Avant de construire chaque bâtiment, le gouvernement devrait se poser la question “comment on va faire ça de la manière la plus durable possible” et non “comment on va faire ça de la manière la moins chère possible”. Bien sûr, ça va coûter plus d’argent et il va falloir monter les taxes, et on aimerait que ce soit fait de manière équitable », a dit un manifestant.

Pour Alex, un manifestant portant un fleurdelisé constellé de vert, l’indépendance du Québec serait utilisée afin de s’attaquer aux changements climatiques. Selon lui, si la lutte pour l’environnement ne devrait pas toujours être associée au nationalisme, le cas du Québec serait particulier. La souveraineté, qui mettrait selon lui le pays dans les mains d’un peuple à la grande conscience écologiste, permettrait un virage vert drastique et l’établissement de meilleures relations avec les peuples autochtones. L’établissement d’une nouvelle constitution serait, par ailleurs, selon lui, l’occasion de créer un pays véritablement vert.

L’intersectionnalité à l’ordre du jour

D’emblée de jeu, les organisateurs et organisatrices de la manifestation avaient souligné le caractère intersectionnel de la manifestation. Les slogans qui étaient scandés touchaient surtout à la protection de l’environnement, mais aussi au féminisme, à l’antiracisme et à la lutte contre les inégalités sociales.

Les divers groupes socialistes et communistes présents sur place ont attiré beaucoup d’attention, puisqu’ils étaient très visibles au début de la marche : plusieurs kiosques où l’on pouvait acheter des journaux militants et des macarons avaient été installés. Selon Hélène, une membre du groupe La Riposte Socialiste, le socialisme serait intrinsèquement lié à l’environnementalisme et aux autres enjeux sociaux, car les couches les plus opprimées de la société capitaliste se retrouveraient particulièrement touchées par la pollution et par toutes les formes de discrimination. 

Image par Magali Thouvenin

Certains slogans ont aussi été scandés à l’intention des forces policières présentes sur les lieux. En plus du désormais traditionnel « Tout le monde déteste la police », certains s’attaquaient plus spécifiquement à leur armement. Le définancement des services de police, dans le but éventuel de les abolir, était d’ailleurs l’une des quatre revendications formelles de la manifestation. Dans une publication Facebook sur la page de la manifestation, la CEVES expliquait en quoi ces enjeux seraient liés : « Alors que le changement climatique provient d’entreprises […] qui exploitent les ressources naturelles soutenues par l’État […], la police et les prisons servent à faire obéir les lois de ces mêmes États coloniaux et capitalistes […]».

« Si tu aimes la planète, defund the police »

Chant de la foule

Une autre revendication des organisateur·rice·s de la manifestation était la régularisation du statut des personnes immigrantes au Québec. Sur le site de Solidarité sans frontières, l’un des groupes ayant organisé la manifestation, on peut lire : « Les immigrant·e·s sans-papiers et les travailleurs et travailleuses temporaires sont parmi les plus exploité·e·s […]. Leur existence crée une réalité […] où certaines personnes ont accès aux droits et services fondamentaux — tels que l’éducation, les soins de santé et les normes de travail — et d’autres non. »

L’organisme Debout pour la dignité, qui milite aussi pour la régularisation du statut des immigrant·e·s au Québec, s’est aussi impliqué dans l’événement. Son représentant, Claude Aimé, a prononcé un discours en fin de manifestation dans lequel il a affirmé que la crise de la COVID-19 rendait nécessaire la régularisation des statuts migratoires. La crise climatique apporterait d’après lui un argument de plus pour que les gouvernements occidentaux accueillent plus de migrant·e·s : étant en grande partie responsables des changements climatiques qui causeraient des mouvements de population, les pays riches auraient la responsabilité d’accueillir plus de personnes.

« Demander un statut pour toutes et tous, c’est rejeter les tactiques de division et la catégorisation que l’État fait des immigrant·e·s, entre “méritant·e·s“ et “indignes” ou entre “bon·ne·s” et “mauvais·es”»

Extrait du site de Solidarité sans frontières

Certain·e·s manifestant·e·s ont déploré le peu de place qui avait été accordé au français, en particulier au début de la manifestation où presque tous les discours avaient été prononcés en anglais. Pendant la manifestation, le chanteur Émile Bilodeau a même confié à La Presse être « un peu déçu par Montréal ». Cette absence ne dérangeait pas tout le monde. Une manifestante, qui étudie à McGill, a confié qu’elle trouvait que l’usage de l’anglais plutôt que du français était « plus inclusif » à Montréal, entre autres puisque beaucoup de peuples autochtones du Canada sont anglophones. À la fin de la manifestation, le français a pris nettement plus de place dans les discours : un seul d’entre eux a été prononcé en anglais, et il a tout de suite après été répété en français.

Dans les discours de clôture, les organisateur·rice·s de la manifestation ont admis que celle-ci a été moins populaire que celle de septembre 2019. À leur avis, il ne serait pas pertinent de les comparer, car la pandémie aurait gravement affecté le nombre de personnes présentes. Il·elle·s préfèrent mettre l’accent sur le fait que, un an plus tard, une autre manifestation a pu avoir lieu et a pu mobiliser plusieurs milliers de personnes.