L’inauthenticité de l’être

Les théories conspirationnistes et le concept d’angoisse chez Heidegger.

Parker Le Bras-Brown

Après plus de six mois au cœur d’une pandémie qui a complètement transformé la vie des gens, l’on a pu voir la présence de l’angoisse et de la solitude augmenter alors que, du jour au lendemain, le Québec a été confiné. Inévitablement, les expert·e·s ont constaté une aggravation importante des problèmes de santé mentale. Le choc initial et la confusion vécus à l’aube du confinement précipité s’étant calmés, les Québécois·es ont maintenant trouvé une nouvelle façon d’aborder la vie quotidienne. Cela, évidemment, accompagné par de nouvelles réglementations gouvernementales visant à réduire la propagation du virus et à minimiser ses effets néfastes.

Pourtant, des sentiments d’angoisse, d’égarement, de confusion et de solitude subsistent. Non seulement y a‑t-il généralement une seule pandémie mondiale par décennie, mais celle que nous vivons est la première à se produire à l’ère numérique. Nous sommes constamment bombardé·e·s d’un flot d’information continu et ce mouvement sans précédent laisse place à nombre de faussetés. Il est indéniable qu’au sein de ces faussetés, nous avons pu voir depuis le début de la pandémie une augmentation considérable des théories du complot. Samedi le 12 septembre dernier, des milliers de Québécois·es se sont réuni·e·s à Montréal afin de manifester contre la réglementation sur le port obligatoire du masque. Les résultats d’un sondage publiés par l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) indiquent qu’un peu plus du tiers de notre population croient que le gouvernement provincial cache des informations importantes sur le virus, et le quart croient que le virus a été fabriqué dans un laboratoire.

Cette augmentation de croyances aux théories conspirationnistes peut s’expliquer d’un point de vue psychologique. Néanmoins, les raisons données par les expert·e·s sur le sujet, qui tentent de démystifier pourquoi certaines personnes peuvent croire à des explications alternatives pour des événements de grande envergure, peuvent elles-mêmes avoir des racines philosophiques. Selon la revue Scientific American, des études ont démontré que les gens sont plus enclins à la conspiration lorsqu’ils se sentent angoissés et privés de leurs droits. Ces théories du complet procurent à leurs croyant·e·s un sentiment de confort, car elles leur permettent d’expliquer de manière contrôlée des événements tragiques, chaotiques et absurdes. Accepter qu’une pandémie violente puisse se produire de manière aléatoire et ainsi atteindre des personnes quelle que soit leur moralité signifie nécessairement l’acceptation d’un monde inconnu et non systématique, c’est-à-dire l’acceptation de grands événements hasardeux n’étant pas une conséquence de gestes réprimandables.

L’adhésion à des théories érigées dans une tentative d’expliquer une réalité incertaine est en quelque sorte une forme de « dévalement » face à l’angoisse

Le Dasein et le monde

Les croyances à la conspiration peuvent trouver écho au sein de la philosophie. En particulier, le phénoménologue allemand Martin Heidegger a beaucoup écrit sur le sentiment d’angoisse en rapport avec le Dasein – l’être-le-là – dans son livre Être et Temps. Il définit les « étants » ayant un Dasein comme ceux s’interrogeant sur la signification de leur existence. Pour Heidegger, l’essence du Dasein est notre existence en tant qu’êtres-au-monde et qu’êtres-avec. Nous ne pouvons pas commencer à remettre en question ou à chercher à comprendre notre existence sans tenir compte de notre monde, qui inclut nécessairement les autres. Pour Heidegger, ces « autres » ne sont ni celui-ci, ni celle-là, ni soi-même, ni certaines personnes, ni la somme de tous·tes ; il·elle·s sont en quelques sorte le « on ». En effet, l’existence dépend nécessairement d’un « on » que nous croyons proche de nous, parce qu’il est notre quotidien, et notre Dasein reste le plus souvent dissous dans le mode de vie qui est dicté par ce « on » qui demeure invisible et insaisissable. En bref, nous trouvons du réconfort dans le quotidien, car nous existons au sein du « on » et donnons un sens à l’agitation et à la myriade de choses dans notre monde. Mais pour Heidegger, ce mode du Dasein s’avère inauthentique. Notre existence en tant qu’étants dans notre vie quotidienne est éloignée et ignorante de sa domination par le « on ».

L’angoisse

C’est ce rapport entre notre Dasein et le « on » que Heidegger peut développer à l’aide de sa conception de l’angoisse. Comme notre Dasein est essentiellement un être-au-monde, nous sommes nécessairement confronté·e·s à la possibilité de notre mort. La nature de l’existence en rapport avec la possibilité de la mort est unique pour ce qui est de notre compréhension des autres expériences, parce qu’elle nous met, comme aucune autre, devant nous-même. Au sein de notre existence dans le monde, nous sommes inévitablement conscient·e·s de la mort, confronté·e·s à elle telle qu’elle se présente aux autres, sans que notre mort elle-même n’ait un sens. Heidegger décrit notre attitude quotidienne à cet égard comme étant un « dévalement », comme si nous disions : « La mort viendra certainement mais pour le moment elle ne vient toujours pas. » Pour le philosophe, la mort représente « la possibilité de ne-plus-être-Dasein ». Pour nous, étants qui sommes constamment poussés en avant dans le temps face à des possibilités infinies, la mort nous rappelle en quelque sorte notre nature temporelle. Celle-ci est unique parce qu’elle nous met face à notre solitude primordiale où nous sommes confronté·e·s à notre liberté des choses et des autres, et nous éloigne de notre vie confortable, normale et quotidienne ; c’est dans ce retrait de la quotidienneté que nous éprouvons l’angoisse.

Les théories conspirationnistes offrent à ceux et celles qui y croient un retour à la normale puissant et confortable, alors qu’ils et elles peuvent se tourner vers l’inauthenticité de leur être, en dévalement dans le « on »

L’angoisse est une caractéristique du Dasein authentique. Nous devenons conscient·e·s de nous-même et nous nous distinguons du monde. Mais la nature de la mort décrite par Heidegger signifie que nous ne ressentons cette angoisse devant rien – elle est sans objet. Il ne faut donc pas confondre l’angoisse avec un moment soudain de peur. Il s’agit plutôt d’une caractéristique apriorique et permanente du Dasein. Mais le « on » nous procure une « constante tranquillisation au sujet de la mort », et régule notre comportement envers la connaissance de la mort. En ce qui concerne la vague de croyances aux théories conspirationnistes, nous pouvons commencer à voir comment ces théories peuvent devenir attrayantes : l’adhésion à des théories érigées dans une tentative d’expliquer une réalité incertaine est en quelque sorte une forme de « dévalement » face à l’angoisse.

La vie résultant d’une pandémie mondiale soudaine, absurde et apparemment sans fin nous a indéniablement rapproché·e·s de notre relation authentique avec la mort. Plusieurs se sentent angoissé·e·s et seul·e·s, et cela est dû à un événement dont la cause reste étrangère pour une majorité de la population. Les théories conspirationnistes offrent à ceux et celles qui y croient un retour à la normale puissant et confortable, alors qu’ils et elles peuvent se tourner vers l’inauthenticité de leur être, en dévalement dans le « on ». À la lumière de l’analyse de Heidegger et de l’angoisse liée à la mort, il est donc possible de comprendre pourquoi une partie relativement importante de la population choisit de croire en ces idéologies néfastes. Durant des périodes comme celle-ci, elles permettent à ses croyant·e·s de s’éloigner du Dasein authentique et angoissé, cela afin de se rapprocher du confort de la vie quotidienne – c’est l’embrassement de l’existence inauthentique.