Aller au contenu

Trop occupé

Le poème acéré.

Elissa Kayal | Le Délit
  1. Trop occupé

 

Des fois j’ai l’impression d’être un petit nuage accroché à une corde à linge

J’aimerais pouvoir laver mon bain sans avoir de courbatures

J’aimerais pouvoir aller répondre à la porte quand ça cogne

Mais je suis beaucoup trop occupé

À mettre mes yeux dans mes poches

À m’enlever la mousse en dessous des ongles

Avec la griffe de vélociraptor d’un coupe-ongle emprunté

Beaucoup trop occupé à regarder tes doigts tirer

Sur mes organes comme on tire sur une manche de chemise

Trop occupé à avoir le vertige

En regardant des vidéos de gars qui en finissent pu de pas tomber

En faisant des cascades sur la corniche d’un gratte-ciel

Je les connais pas mais je veux pas qu’ils tombent

Je suis beaucoup trop occupé à avoir le vertige

En regardant ton dos respirer

 

Je pense aux choses qui ne meurent jamais

Je pense aux choses qui ne vivent jamais vraiment

Je pense aux roches endormies

Je pense à faire de l’escalade sur tes cils

 

 

***

 

 

Je suis trop occupé à ne pas avoir de cellulaire

À ne pas avoir la discipline pour devenir vegan

Ou recycler comme du monde

 

Je pense aux enfants qui meurent pour le coltan

Aux abattoirs aux fertilisants aux pesticides

Je pense aux manifestations pour le climat

Je pense à toi

 

Je me demande s’il me reste assez de colère

Je suis trop occupé à essayer de me remettre en forme

Je n’ai pas la discipline pour devenir boxeur professionnel

Ou faire le ménage dans mon appartement

Dans mes maladies mentales

Je n’ai même pas la discipline pour faire le ménage dans tes bras

 

 

***

 

 

Je n’ai plus le courage de marcher pour le climat

Je n’ai plus le courage de marcher

Je ne suis pas certain qu’il me reste suffisamment de colère

Trop occupé à regarder des canards étouffés

Par des alvéoles plastiques de six packs d’Heineken

 

Je me demande comment faire pour arrêter de mourir

Je me demande comment faire pour arrêter de mettre du barbelé sur les nuages

De poignarder les futurs horizons dans le flanc de leur aube

 

J’ai peur de faire naitre

Faire naitre l’espoir tué dans l’œuf

J’ai peur de faire naitre


Articles en lien