La vie poétique du séducteur

Kierkegaard et le stade esthétique de l’existence.

Audrey Bourdon | Le Délit

La tâche de l’existence consisterait à devenir soi-même. Voilà l’une des thèses les plus célèbres du philosophe danois Søren Kierkegaard, lui qui est perçu par plusieurs comme le père de l’existentialisme, de par la primauté de la dimension existentielle de son propos. Pour celui-ci, l’existence peut être divisée en trois stades : esthétique, éthique, religieux. Sans jamais verser dans une tonalité moralisatrice, Kierkegaard fait le choix de nous présenter les trois modes de notre existence – sur lesquels chacun détient un pouvoir décisif. Considérant que chaque individu doit débuter, selon l’écrivain religieux autoproclamé, à partir du stade esthétique, s’intéresser à ce premier stade s’avère d’une pertinence certaine. Voyons donc ensemble ce premier stade de l’existence afin d’en comprendre les particularités, cela dans le but de devenir nous-même.

Le journal du séducteur

Le stade esthétique de l’existence est présenté par Kierkegaard dans une partie de son œuvre intitulée Ou bien… ou bien, dont le Journal du séducteur en est un extrait. En dépit du fait que le Journal du séducteur ne soit pas un manuel de séduction, Kierkegaard écrit cette œuvre littéraire afin de séduire son lectorat. Le philosophe réalise la tâche qu’est celle de vivre poétiquement à travers le séducteur de son journal. Toutefois, le style littéraire n’empêche pas le Journal d’être une pièce clé dans l’œuvre du philosophe ; écrite comme une œuvre philosophique, elle prend la forme d’un roman d’éducation et agit comme tel, c’est-à-dire qu’elle éduque quant à la manière d’amener une personne à exister.

Un parallèle peut être fait, et c’est celui que Kierkegaard effectue, entre le cheminement de l’existence et celui de l’amour : le stade esthétique se trouve être aussi le premier stade de l’amour, et c’est cela que le philosophe tente de développer dans le Journal. La forme du journal étant empreinte de subjectivité, qu’en est-il de cette dernière en séduction ? En effet, ce n’est que par la médiation d’une véritable connaissance de l’amour que le stade esthétique se déploie véritablement, en cela qu’il fonde l’expérience subjective, elle-même empreinte d’une fascination pour les possibles, ces derniers étant considérés sous un tel angle comme supérieurs au réel. Sous ce stade, nous ressentons tous la nécessité d’en appeler à une voix personnelle – celle de la première personne – afin de pouvoir parler de l’existence subjective, et cela demande à mettre de l’avant un autre que soi et laisser parler des « je » fictifs. Le médium du journal correspond alors à la forme idéale permettant de transmettre une vision esthétique du phénomène de la vie humaine : écrire un journal revient à s’observer soi-même, à vivre mais à ne pas vivre, pour autant qu’il s’agisse de vivre dans la réflexion poétique en permanence et non dans l’instant – un peu, on le rappellera, comme la figure célèbre de Don Quichotte. La réflexion philosophique qui en résulte est permise par cette distance réflexive à l’égard de ce que l’on vit soi-même, bien qu’elle préserve une certaine proximité avec la vie, l’existence immédiate.

Comment devenir soi-même et non cet autre imaginaire qui n’a de matérialité que celle de notre propre regard ?

L’art de la séduction

Qu’a donc de si intéressant pour la philosophie cette figure de séducteur ? Car, notons-le bien, c’est la figure du séducteur en soi et non la séduction qui intéresse Kierkegaard. Le rapport au monde du séducteur peut être défini par une catégorie de la connaissance que l’on se permettra d’appeler « être-intéressant ». Par catégorie de la connaissance, nous entendons ce par quoi nous sommes liés au réel, la manière avec laquelle nous décidons de l’aborder. « L’intéressant » entretient un rapport érotique au réel, au sens philosophique du terme ; l’intérêt démontré pour le monde extérieur à soi ne brime pas l’intérêt apporté à soi-même. Ce renfermement sur soi, voire ce repli sur soi, a la potentialité de tout rendre intéressant, et donc rien n’est véritablement intéressant en soi-même. Cette acuité de l’esprit est la porte vers le potentiel épuisement de celui-ci, car connaître tout, c’est aussi s’en blaser.

La séduction prend place dans cette distance que déploie le séducteur par rapport à sa propre réalité ; le monde est un champ des possibles dans lesquels il choisit de ne pas s’investir – il fait le choix de ne pas choisir. Le séducteur se trouve dans le non-être, et c’est ce vertige qui constitue son existence. Il se trouve dans l’irréalité plutôt que dans la réalité. Le journal représente pour lui une forme idéale, car cela lui permet de prendre cette distance avec lui-même, avec la réalité. Il va sans étonnement que le corollaire de cette existence esthétique est l’angoisse substantielle.

Johannes, le séducteur du livre de Kierkegaard, peut être considéré comme la figure se situant à l’opposé de Don Juan sur le spectre de l’esthétique. Le Don Juan (traduction française) éponyme de l’opéra de Mozart, cette figure bien connue, incarne la jouissance immédiate et extérieure, un désir dévorant cette extériorité. Johannes, quant à lui, est un séducteur vivant l’intériorisation de son désir, de ce désir qu’il a de lui-même, en quelque sorte. Il demeure à l’écart de la réalité, entretenant un rapport purement esthétique avec celle-ci. Il s’exerce à cet art qu’est celui de la séduction, mais c’en est un calqué sur l’art de l’éros, que l’on reconnaît à l’art maïeutique de Socrate. Le séducteur atteint son désir, puis l’expulse, en se faisant repoussant, c’est-à-dire qu’une fois l’apprentissage transmis, le séducteur – celui de Kierkegaard ou encore Socrate lui-même – ne veut plus de l’attention de l’autre. C’est une utilisation de la tromperie en vue du vrai.

La figure du séducteur en est une du désespoir, de par cette impossibilité d’être véritablement soi-même, c’est-à-dire l’impossibilité d’exister

Dans toute cette présentation qu’il fait du stade esthétique – qui est un passage nécessaire – Kierkegaard ne l’approche à aucun moment à partir d’une position moralisatrice. Il reconnaît le merveilleux, le sublime de ce stade de l’existence. Toutefois, la question qui se pose pour l’écrivain religieux est à savoir comment entrer dans le réel ? Comment devenir soi-même et non cet autre imaginaire qui n’a de matérialité que celle de notre propre regard ?

Devenir soi-même

Il est d’abord sain de chercher à questionner les raisons derrière cette nécessité à sortir du stade esthétique : pourquoi faudrait-il, pourquoi voudrait-on sortir de cette jouissance de soi ? Kierkegaard répond que poursuivre en une vie uniquement esthétique ferait en sorte que nous ne pourrons jamais être véritablement nous-même. En vivant dans l’irréel, l’esthète n’est pas un individu – il n’est qu’une illusion. Devenir nous-même revient à atteindre notre propre singularité, singularité qui n’est donc qu’illusion dans l’esthétique. La figure du séducteur en est une du désespoir, de par cette impossibilité d’être véritablement soi-même, c’est-à-dire l’impossibilité d’exister. Si ce caractère désespéré fonde en quelque sorte la jouissance associée au même stade, il s’agit d’une temporalité qui ne peut être soutenue.

Dans les écrits de Kierkegaard, devenir soi-même correspond à découvrir ce qu’est l’amour. Le stade esthétique renvoie à la sensualité, et à la jouissance de la subjectivité romantique, mais cette déconnexion avec la réalité empêche le contact à l’autre, au profit du regard vers soi. C’est en découvrant les autres que l’on peut entrer dans le réel, en allant au-delà de l’intéressant, et c’est ce que représente le deuxième stade, soit celui de l’éthique. Pour Kierkegaard, l’existence à deux, le rapport à l’autre, à la communauté, est fondamental et décisif.

Puisque l’esthète vit en poète, il se promène dans le sublime en n’étant jamais déçu par la réalité ; or, il est impératif d’avoir une volonté très forte pour choisir d’abandonner cette poésie. Dans l’esthétique, la réalité n’a pas de poids, la subjectivité est trop forte et soulève la réalité. Kierkegaard souligne ici toute la difficulté de devenir soi-même : il faut être absolument dénué de réflexion au moment de la prise de décision quant à cette sortie de l’esthétique. Ce choix, si le séducteur de Kierkegaard, Johannes, ne le prend pas, Don Juan l’embrasse. Se mariant non pas par amour, mais par décision de changer d’existence pour lui-même, pour vivre dans le réel, le célèbre Don Juan fait le saut dans le stade éthique de son existence.

Chacun des écrits de Søren Kierkegaard peut être considéré comme une tâche existentielle à entreprendre, un passage traversant chacun des stades de l’existence. Ayant tous été séducteurs ou bien séduits, ayant été victimes de la réflexion nous détachant du réel, il nous faut retrouver notre propre chemin et y séjourner pour de bon. Si c’est l’ensemble de l’œuvre du Danois qu’il convient d’approcher afin d’acquérir les multiples réponses au problème central de l’existence, l’on comprendra dorénavant que le dépassement du stade esthétique est la première porte que chacun doit franchir.


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