Chronique de la misère

Avec Les Misérables, Ladj Ly dépeint le quotidien d’une banlieue populaire.

Premier long métrage de fiction du réalisateur français Ladj Ly, Les Misérables est un drame social qui relate le quotidien violent d’une cité de banlieue. La référence à Victor Hugo est triple : dans le titre, dans le thème et dans le cadre spatial. Montfermeil, et plus particulièrement sa cité des Bosquets, représente en effet la banlieue populaire du nord de Paris. Ladj Ly y a lui-même grandi et souhaite traduire à nouveau la misère sociale et le sentiment d’enfermement qui caractérisent ce quartier.

Une histoire de bavure policière

La caméra suit l’histoire de Stéphane, un policier de région qui intègre la brigade anticriminalité (BAC) de Montfermeil. Il y rencontre ses coéquipiers Chris et Gwada dont les personnalités hésitent entre tête à claques et médiateurs. L’équipe est contactée lors d’un accrochage entre les gitans d’un cirque et les habitants de la cité, les premiers accusant les seconds d’avoir volé un lionceau. Chris promet de s’occuper de l’affaire pour éviter une altercation entre les deux groupes, mais tout dérape lorsque, au cours d’une course poursuite avec des enfants de la cité soupçonnés d’être responsables du vol, Gwada tire à bout portant sur l’un d’eux au lanceur de balles de défense. La tension grandit quand le trio s’aperçoit que cette bavure policière est filmée au drone, compromettant ainsi leurs carrières. Alors qu’après plusieurs négociations avec les adultes de la cité, les trois policiers réussissent à récupérer la vidéo, les enfants refusent quant à eux toute négociation et n’ont qu’une idée en tête : la vengeance. Le film tire sa révérence au milieu d’une véritable scène de guerre, et s’achève en citant Victor Hugo : « Mes amis, retenez ceci : il n’y a ni mauvaises herbes, ni mauvais hommes, il n’y a que de mauvais cultivateurs. »

Paupérisation et violences

Le spectateur se prend une claque en visionnant ce film, touché par le réalisme qui y est traduit, puisque Montfermeil (et plus particulièrement, la cité des Bosquets) est caractéristique de la banlieue populaire parisienne. Ayant accueilli une population issue de l’immigration dans les années 1960, la paupérisation qui a suivi fut la source d’insalubrité, de détérioration de l’équipement urbain et de la montée des violences. La cité des Bosquets compte 7000 habitants et un taux de chômage de 27%, dont 38% chez les 15–25 ans et 41% chez les non-diplômés. Le réalisateur questionne : dans ces conditions, quel modèle d’intégration l’État français prône-t-il ?

Insécurité et défiance

Ladj Ly témoigne d’un climat d’insécurité et de défiance, dans lequel aucune ascension sociale n’est possible puisque l’idéal républicain méritocratique n’y trouve pas d’écho pratique. La jeunesse se réfugie alors dans des activités rémunératrices souterraines, telles que la prostitution, le trafic de drogues ou encore d’armes. L’État perd alors progressivement son « monopole de la violence légitime », les forces de l’ordre n’étant qu’une source d’autorité parmi d’autres. Dès lors, comment des enfants peuvent-ils grandir autrement qu’en développant une défiance généralisée et une haine de l’État ?

Une chronique sociale maîtrisée

Inspirée par ses documentaires précédents, cette chronique sociale de Ladj Ly fait preuve d’un grand réalisme et présente de nombreux points de crispation sans manichéisme. Ce n’est ni un film anti-flics, ni un film anti-immigration, ni un film anti-islam… Il s’agit plutôt d’une œuvre maîtrisée, dans laquelle la tension grandissante absorbe le spectateur au sein de ce tourbillon de l’horreur. Ladj Ly parvient à restituer l’écartèlement de ces personnages, pris entre la misère de leurs conditions matérielles et la bonté de leurs idéaux moraux. Cette chronique remet entre nos mains un chantier fondamental visant à lutter contre la paupérisation des banlieues et à retisser la confiance entre les habitants, pour que plus jamais certains ne se fassent appeler des « misérables ».