Raviver les Bosquets – Le Délit
Raviver les Bosquets
Par · 26 novembre 2018
JR photographie une génération banlieusarde mal représentée.
Image par Antoine Taveneaux, Wikimedia commons

En 2001, Jean-René, plus connu sous son pseudonyme « JR », trouve un appareil photo dans le métro parisien. Repéré par Ladj Ly, un autre « artiviste », il est invité à la cité des Bosquets, à Montfermeil, en Seine-Saint-Denis, un an avant les émeutes de 2005. JR expose ses photographies de jeunes qu’il croise sur les murs de la cité, avec un vernissage loufoque intitulé « Clichés de ghetto, cocktail Molotov en présence de l’artiste », le tout étant bien sûr interdit par la police. Ceci est le point de départ de son exposition de l’année suivante, 28 millimètres, Portrait d’une génération.

Où est la vraie violence?

Un an plus tard, l’atmosphère est tout autre à la cité des Bosquets. Le 27 octobre 2005, deux adolescents, Zyed Benna et Bouna Traoré, trouvent la mort dans un poste électrique en cherchant à échapper à un contrôle de police. Trois jours plus tard, les forces de l’ordre répliquent à des projectiles en lançant une grenade lacrymogène à l’entrée d’une mosquée. C’est l’étincelle qui embrase la Seine-Saint-Denis, allumant des foyers ici et là dans d’autres communes de France. Ces émeutes sont sans précédent en France, et provoquent la mise en place de l’état d’urgence.
La situation entraîne des réactions de condamnations unanimes : le député Manuel Valls parle d’une « violence de plus en plus dure », Delphine Batho d’une « aggravation des faits violents ». Mais l’AFP note un point central : il n’existe absolument aucune déclaration mettant en lien la misère sociale et l’abandon des banlieues par les politiques publiques depuis les années 1970 et les émeutes de 2005. Au contraire, la France s’inquiète à travers une couverture médiatique incessante de ces jeunes n’ayant d’autre occupation que de brûler des voitures et de caillasser la police.

28mm, arme d’une génération

Face à ce constat, JR décide de revenir à la cité des Bosquets, pour donner une vision fidèle de cette génération mal représentée. Il leur propose de les photographier avec un objectif 28mm, ce qui oblige à être très près du sujet, en affirmant pour les convaincre qu’ « à Paris, on vous voit comme des extraterrestres. Je vais vous prendre comme des ET. Moquez-vous de vos caricatures! Faites la grimace! Il faut qu’on vous voie vous, vos yeux, votre tête, votre nom, où vous habitez ». Ces portraits, formant aujourd’hui la série 28mm, Portrait d’une génération, sont affichés dans les quartiers de l’Est parisien, pour mettre chacun face à ses clichés. Ils sont un témoignage brillant et riant d’une joie de vivre manifeste et d’un humour sans concession d’une génération possédant pour seule arme son imagination et sa caméra, représentée par un Ladj Ly menant la guerre.

Dix ans plus tard encore, JR est revenu à la cité des Bosquets. Cette fois-ci, il a décidé de recréer les émeutes de 2005, mais sous la forme d’une danse, avec le ballet de New York. Aidé par Ladj Ly à la chorégraphie, Woodkid et Hans Zimmer à la musique, il a conçu des costumes qui, alignés les uns avec les autres, forment des yeux, qui observent le spectateur. Filmé dans l’enceinte de la cité des Bosquets et mêlant images d’aujourd’hui et de 2005, l’œuvre Les Bosquets a été retenue dans la sélection officielle du Festival du Film de Tribeca, faisant de cet endroit la cité la plus célèbre au monde.

« Les Bosquets. » « 28mm. » Ces mots sont sûrement encore métonymies de violence et d’armes. Mais ils sont bien plus. Ils sont la sublimation artistique d’une situation sociale abjecte, la dénonciation d’une répression policière omniprésente, mais surtout : ils sont le portrait d’une génération.

 
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