Cuisiner pour l’inclusion sociale – Le Délit
Cuisiner pour l’inclusion sociale
Par · 29 octobre 2019
Rencontre avec Jean-François Veilleux du centre communautaire Santropol Roulant.
Image par Béatrice Malleret | Le Délit

Malgré le fait qu’il soit encore tôt, la porte du Santropol Roulant est déjà ouverte lorsque je la pousse pour me rendre à l’entrevue prévue avec un membre de l’organisation, en ce pluvieux matin d’automne. Avant de répondre à mes questions, Jean-François Veilleux me fait faire un tour des locaux, me présentant chaque recoin du bâtiment où une multitude d’activités semblent avoir lieu en même temps. Il m’explique ensuite plus en détail le fonctionnement d’un centre dont les trois piliers sont la sécurité alimentaire, l’inclusion sociale et l’engagement communautaire.

Le Délit (LD) : Peux-tu présenter le Santropol Roulant et ses différents programmes à nos lecteur·rice·s?

Jean-Francois Veilleux (JFV) : Le Roulant est une organisation basée sur ses membres, c’est vraiment une communauté de membres dans laquelle nous sommes actifs depuis 1995. Notre principal programme est la popote roulante. On sert une centaine de repas cinq jours par semaine à des personnes aînées, à mobilité réduite ou en perte d’autonomie. Le tout est supporté par une grande base de bénévoles. On a des bénévoles en cuisine le matin pour préparer les repas et en après-midi pour les emballer, et l’après-midi, on a également des bénévoles pour faire les livraisons. On a aussi d’autres programmes comme celui d’agriculture urbaine où on fait pousser des légumes en ville sur le toit du Roulant et sur les terrasses Roy, et une ferme périurbaine où on fait pousser pas loin de 20 tonnes de légumes sur l’île de Montréal, en agriculture biologique. La majorité est vendue en paniers bio, donc c’est une source de revenus pour nous, mais c’est aussi un moyen d’assurer la sécurité alimentaire dans Montréal en permettant à des personnes à faible revenu d’avoir accès à des paniers bio. Enfin, on a des collectifs bénévoles, dont un atelier de vélos, un collectif de cueillette de fruits qui s’appelle le Fruit Défendu, un collectif d’apiculture, un collectif de mycologie et un collectif de lombricompostage. Notre rôle premier dans la communauté, c’est vraiment d’être un endroit fort qui assure la sécurité alimentaire et le rôle de tous ces collectifs-là et de venir soutenir cette mission principale.

LD :Utilisez-vous beaucoup des produits que vous cultivez dans la préparation des repas pour la popote?

JFV : Absolument. La proportion des fruits et légumes que l’on fait pousser et que l’on utilise dans nos repas est quand même assez importante. Dans le fond, parmi les 20 tonnes produits par la ferme, environ le quart va être utilisé en saison en cuisine pour la popote. Aussi, ce qui est important à noter, c’est que parfois on a énormément de légumes d’un coup, donc on a des quarts de bénévolat où les bénévoles vont venir préparer ces légumes-là pour la conservation. On va, par exemple, les congeler ou en faire des conserves pour pouvoir les utiliser tout au long de l’année.

LD : Donc, cela vous permet d’être un organisme assez autonome, en fait?

JFV : Alors on n’est pas entièrement autonome, mais on essaie de démontrer au mieux que c’est possible d’avoir une certaine autonomie par rapport à l’accès à des aliments sains. Par exemple, le programme d’agriculture urbaine en 2018 a produit plus de 600 kilos de fruits et de légumes en agriculture non certifiée biologique, mais avec les principes d’agricultures biologiques parce que la procédure est longue et chère. Mais la ferme est certifiée Ecocert. Ces deux sources de production soutiennent la plupart de nos projets.

LD : L’une des missions du Roulant, en plus d’assurer la sécurité alimentaire, est aussi de combattre l’isolement social des personnes à qui vous apportez les repas. Est-ce que vous notez des résultats positifs tangibles grâce aux visites des bénévoles qui livrent les repas?

JFV : Oui, absolument. Pour mettre la question en contexte, les personnes qui reçoivent nos repas sont majoritairement des personnes aînées à faible mobilité, donc parfois les bénévoles qui vont les voir représentent leur seul contact avec l’extérieur dans la journée. C’est sûr que nous aimerions amener ça plus loin et faire en sorte que les personnes soient actives dans leurs communautés, mais pour beaucoup, c’est très compliqué. Avec les bénévoles, on voit qu’il y a des gens qui sont tellement contents de juste pouvoir parler avec quelqu’un. On a des histoires complètement éclatées que nos bénévoles nous rapportent de personnes qui ont vécu beaucoup, ont beaucoup d’expérience, qui ont une vision de la vie souvent très différente de celle qu’on peut avoir. Donc il y a des échanges intergénérationnels qui sont faits lors de la livraison de repas, qui contribuent à briser l’isolement social.

LD : Et si je ne me trompe pas, vous faites aussi un suivi des clients à qui vous livrez les repas?

JFV : Oui, lorsque les bénévoles rentrent de leur parcours, on fait toujours un petit suivi pour savoir qui était à la maison, et si ça fait plusieurs fois qu’une personne n’était pas là, on va l’appeler elle, ou la famille ou les intervenants du CLSC (Centres locaux de services communautaires, ndlr). On n’est pas là pour remplacer les services de santé, mais on est là pour jeter un œil, savoir si les conditions de vie sont correctes, si la personne est correcte et puis s’il y a une détérioration, on est souvent les premiers à pouvoir sonner l’alarme. Notre but est de garder les gens le plus longtemps possible dans leur communauté sans avoir à les envoyer en CHSLD (Centre d’hébergement et de soin de longue durée, ndlr), mais s’il advient qu’une personne n’est plus autonome, on ne peut pas non plus garder quelqu’un chez elle à tout prix. Donc on fait attention à cette nuance-là.

Il y a des échanges intergénérationnels qui sont faits lors de la livraison de repas, qui contribuent à briser l’isolement social

LD : En parlant de communauté, c’est vous qui aménagez les terrasses Roy pendant l’été, en plus d’avoir de nombreux programmes et services que tu as déjà mentionnés. Est-ce que vous remarquez un engagement actif de la part de la communauté proche?

JFV : Oui vraiment. Juste une précision, l’aménagement des terrasses Roy est organisé par la ville de Montréal, ce n’est pas nous, mais on est quand même gestionnaire, on gère le programme d’agriculture urbaine sur les terrasses et on fait des animations. L’été, c’est plus de 4000 passages piétons ou cyclistes enregistrés quotidiennement, donc c’est beaucoup de monde qui passe. Parfois c’est juste en transit, mais ce sont aussi des personnes qui passent, qui voient un panneau et qui se demandent « quelle est cette plante? ». Quand on organise un événement, on remarque tout de suite que la communauté proche, les riverains viennent vraiment rapidement voir ce qu’il se passe, visiter… Des fois, justement, il y a des nouveaux arrivants à Montréal ou au pays et ils nous remarquent, et notre porte étant toujours ouverte, ils rentrent et on leur fait visiter les locaux, ils rencontrent les bénévoles. Les gens sont vraiment curieux et intéressés, et pour nous c’est un moyen de construire la communauté.

LD : Cela nous amène vers ma dernière question : comment faire pour être bénévole?

JFV : C’est très simple, soit on visite le Roulant, soit on va sur le site et on s’inscrit sur la liste pour faire une mini formation d’une heure pour découvrir ce qu’est le Roulant et le rôle des bénévoles. Après ça, à la guise de son temps libre, on inscrit nos disponibilités sur le tableau de bénévolat et puis les gens se présentent à leur quart et voilà ! C’est très simple et très enrichissant, on a des gens de tous les horizons qui viennent faire du bénévolat. Il y a des professionnels comme des gens qui sont en arrêt de travail depuis des années, mais qui viennent faire du bénévolat parce que ça les aide à sortir. C’est un peu une gratification instantanée, on voit tout de suite l’impact que ça a sur les gens. Préparer ou livrer un repas chaud à une personne, c’est excessivement gratifiant et ça fait un gros changement dans la vie des personnes aînées comme dans celle des bénévoles.

 
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