Résister au silence
28 novembre 2017 - Image par Fernanda Mucino
La santé mentale à McGill entre études, memes, et tabous sociaux.

Comme beaucoup d’élèves à McGill, je suis anxieuse de nature. J’admire ces gens qui traversent la vie sans que rien ne les affecte. Je suis sûre que vous savez de qui je parle: ces personnes qui ont toujours l’air zen sans faire le moindre effort apparent. Ceux qui, quand on les implore de révéler leur secret, répondent évasivement qu’ils ne sont «pas le genre de personne à se faire du souci».  Admettons-le: j’ai souvent été jalouse de ces heureux élus. D’un autre côté, j’étais contente de savoir qu’ils existaient. Avec beaucoup d’effort et de volonté, j’espérais un jour accéder à leur sphère bienheureuse où le ciel était si bleu.

Je ne dis pas que mon arrivée à McGill a écrasé cet espoir. C’est ici que j’ai rencontré certaines des personnes les plus intéressantes dans ma vie, et j’en suis reconnaissante. Cependant, n’importe lequel ou laquelle de ces étudiant·e·s qu’on voit si souvent en train de camper à la bibliothèque vous le dira: McGill n’est pas un environnement qui facilite le bien-être mental. «Normal», répondront certains cyniques, vétérans de nuits blanches et experts en bourrage de crâne; «McGill est une université prestigieuse. On est ici pour bosser, pas pour se faire dorloter.»

Le stress s’accumule

Au cours de ma première année, je me suis vite habituée à cette mentalité. J’étais contente d’être entourée de gens brillants qui n’avaient pas peur de travailler dur. En commençant ma troisième année, j’ai senti un changement dans l’air. Les visages paraissaient plus pâles, leurs traits plus tirés. Les devoirs s’accumulaient. Et petit à petit, les défenses que j’avais passé des années à bâtir se sont mises à vaciller; d’anciens soucis sont revenus me narguer comme pour me punir d’avoir voulu me débarrasser d’eux. Je ne pense pas être devenue plus fragile à McGill. Ceux qui luttent contre des problèmes de santé mentale ne sont pas forcément plus faibles, trop sensibles, ou incapables de s’occuper d’eux-mêmes. La plupart connaissent leur condition et savent comment se défendre.

Vivre avec un trouble mental, c’est devoir toujours garder un bouclier levé contre les parties sombres de sa propre conscience. Cela demande de l’énergie, mais tant que l’on garde un rythme de vie équilibré, c’est faisable. Sauf qu’à force de passer des nuits à réviser tout en engloutissant des litres de caféine, c’est inévitable: nos ressources s’appauvrissent. Nos bras vermoulus baissent le bouclier et c’est alors que toutes les vilaines bestioles cachées dans les recoins de notre cerveau se déchaînent sur nous.

Rire pour ne pas pleurer

Heureusement, les élèves de McGill osent partager leurs difficultés entre eux. Sur les réseaux sociaux, combien de memes, ces images humoristiques virales, peut-on voir à propos du stress des étudiants? Certains nous mettent le sourire aux lèvres: une vidéo d’un homme en train de danser, avec une légende disant «moi quand je suis devant l’amphi et que je me demande si ça vaut la peine d’entrer». D’autres provoquent une pointe de malaise: la photo d’un homme au sourire figé et au regard vide, que la légende décrit comme «moi quand on me demande comment je vais et que je réponds «super», même si l’université est en train de pomper toute ma joie de vivre».

On n’a pas besoin d’aller loin sur Internet pour voir à quel point ces memes sont populaires chez les gens appartenant à notre tranche d’âge. Malgré leur caractère parfois inquiétant, on n’hésite pas à les partager avec nos amis et à déclarer haut et fort à quel point ils représentent fidèlement notre situation. Je ne dis pas que c’est un mal; au contraire, c’est essentiel de pouvoir rire de nos soucis. L’humour m’a bien souvent été d’une aide précieuse. Je suis la première à envoyer un meme à un·e ami·e proche au beau milieu de la nuit. Je suis plus réticente à le faire avec des gens que je connais moins bien. J’ai toujours peur de dépasser la limite, d’envoyer un meme un peu trop alarmant. De voir la personne se tourner vers moi avec un mélange de surprise et d’inquiétude, et me demander: «attends… Tu te sens vraiment comme ça?».

« À force de passer des nuits à réviser tout en engloutissant des litres de caféine, c’est inévitable: nos ressources s’appauvrissent » 

Le problème est là: l’humour nous permet de parler d’un sujet qui, sans cela, risquerait de rester tabou; mais à force d’en parler sur le ton de la plaisanterie, nous nous empêchons de développer une discussion sincère et approfondie. Qui sait, les memes sont peut-être un nouveau mécanisme de défense pour notre génération de jeunes stressés.

L’humour est un premier pas vers la communication. S’identifier à un meme, c’est faire une allusion à un potentiel état de mal-être. Le fait que l’allusion soit comique n’enlève rien à son authenticité. Rire au sujet de la santé mentale (sans intention moqueuse), c’est déjà une façon de libérer ce sujet de tous les non-dits qui l’enchaînent. Il y a parfois une note grinçante dans ces rires, et comme tout ce qui se rattache à un aspect trop personnel ou embarrassant, on la passe sous silence.

Nous n’avons pas besoin de la passer sous silence. Au contraire, entendons la, cette note discordante, et résistons à l’envie de nous couvrir les oreilles. D’où nous vient cette envie presque insurmontable de l’ignorer? De la honte. Aujourd’hui encore, nombreux sont ceux qui n’osent pas avouer qu’ils souffrent de troubles mentaux. Moi-même, ma première réaction face au stress est de faire semblant qu’il n’existe pas: j’enterre honteusement tout sentiment diffus qui me susurre discrètement que «ça va mal».

Une course au bonheur

Dans notre société ultra-compétitive, la course au bonheur est une course comme les autres. Ceux qui ne ‘réussissent’ pas à être heureux ont ‘perdu’ la course; on les considère avec pitié et sympathie, mais on préfère rester à distance, par peur d’être mis dans le même panier. Pire, certains ‘gagnants’ font preuve d’une insupportable condescendance envers leurs camarades moins fortunés. «Tu es malheureux parce que tu te fais souffrir», disent-ils. «Faut arrêter d’être si négatif, mon vieux!»

Certes, quand on peut se dire heureux dans tous les aspects de sa vie, on a le droit d’en être fier: ce n’est pas une tâche aisée. Néanmoins, à force de cultiver cet esprit de compétitivité, le concept de santé mentale a été transformé en quelque chose qui ne lui ressemble pas. Ce qui était censé aider les gens à se sentir mieux dans leur peau est devenu un marqueur social. Les ‘gagnants’ de ce monde paradent au sommet de la pyramide de Maslow, tandis que les ‘perdants’ sont réduits à se demander «ce qui cloche chez eux». Ce n’est pas étonnant que tant de gens ignorent leurs problèmes, si admettre qu’on souffre revient à se condamner à une mort sociale.

Malgré tout cela, je suis consciente d’avoir beaucoup de chance; nous vivons dans un monde où la santé mentale est un sujet bien moins tabou qu’il ne l’était il y a à peine quelques décennies. De surcroît, j’ai le soutien de ma famille et de mes amis. Ce petit «cercle de défense» me rappelle de temps en temps qu’aucune cause ne vaut la peine que je lui sacrifie ma santé mentale. Chaque jour, je fais de mon mieux pour m’en souvenir. Et j’espère que tous les étudiants de McGill puissent s’en souvenir de temps en temps, même pendant la période des examens.

 
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