Je suis venu, j’ai vu, je l’ai mal vécu
28 novembre 2017 - Image par Alexis Fiocco
Enquête sur la santé mentale à McGill.

Dans les toilettes du troisième étage du bâtiment Sherbrooke 688, une main aventureuse a tracé au marqueur un tableau, proposant aux usagers d’inscrire les raisons de leur passage dans le bloc. Plusieurs options: «faire l’amour avec ma copine», «faire pipi». Puis celle-ci: «pleurer». Un peu partout dans les toilettes du campus, les inscriptions de ce genre se succèdent, comme des appels à l’aide. «Si tu es ici pour pleurer, voilà un câlin virtuel». Ces mots pourraient sembler insignifiants. Pourtant, sans vouloir dresser de conclusions hâtives quant à la santé mentale des étudiants mcgillois à partir de tags, force est de constater que l’anxiété semble faire partie du quotidien d’un grand nombre d’entre eux. En se promenant tard le soir dans les couloirs de la bibliothèque McLennan, il n’est pas rare de voir des étudiants en situation de détresse, succombant au stress des examens et des multiples essais à finir.

Entre stress et tests

Déjà en 2013, le vice-principal exécutif et vice-principal aux études Anthony C. Masi s’inquiétait de l’augmentation du nombre d’étudiants ayant recours à des services psychologiques sur le campus et en dehors. Dans un communiqué adressé au Délit, les services aux étudiants de McGill expliquaient faire face à des demandes sans précédent en ce qui concerne la santé mentale, avec une augmentation de 57% au sein des services de conseil au cours des trois dernières années.

Parmi les facteurs entraînant une dégradation de la santé mentale des étudiants, le stress joue un rôle fondamental. Selon l’American Psychological Association (APA), outre la fragilisation du système immunitaire et l’augmentation du risque de problèmes cardiaques, le stress pourrait en effet favoriser l’apparition de symptômes d’anxiété et de dépression chez les personnes qui y sont sujettes. Ces données ont de quoi inquiéter, étant donné l’ampleur du stress au sein de la population étudiante: selon le National College Health Assessment de 2013, près de 90% des étudiants des universités canadiennes interrogés expliquaient s’être déjà sentis submergés par le stress au cours de l’année.

Les étudiants mcgillois ne sont pas épargnés par la pression académique et ses effets psychologiques délétères. Dans un sondage anonyme réalisé par le Délit, plusieurs étudiants ont témoigné des conséquences néfastes du stress académique sur leur santé mentale. «La pression que je ressens pour réussir m’empêche de m’occuper d’autres choses qui ont une influence négative sur ma santé mentale», expliquait ainsi l’une des personnes interrogées. «À cause du stress, j’ai du faire face à une dépression, j’ai stagné par peur de mal faire», renchérissait une autre. Les principales sources de stress des étudiants sont multiples: la charge de travail importante, la difficulté de s’adapter à un nouvel environnement académique, ainsi que l’atmosphère compétitive de l’université constituent de véritables défis à relever pour se sentir épanouis. «Ça peut ébranler sa confiance en soi et se faire se poser des questions sur ses propres capacités», expliquait l’une des personnes interrogées. 

« En se promenant tard le soir dans les couloirs de la bibliothèque McLennan, il n’est pas rare de voir des étudiants en situation de détresse »

Des services dysfonctionnels?

Alors que les problèmes de santé mentale font partie du quotidien de nombreux étudiants, que ce soit de manière passagère ou sur une longue durée, les étudiants ayant utilisé les services de santé mentale du campus interrogés par le Délit notent plusieurs dysfonctionnements, expliquant que ces services étaient «utiles, mais difficiles d’accès». Ils soulignent en particulier les difficultés à obtenir un rendez-vous avec des psychiatres. «L’aiguillage obligatoire par un médecin (mandatory doctor’s referrals, ndlr) peut prendre jusqu’à un mois, puis l’obtention d’un rendez-vous avec les services de santé mentale peut prendre deux semaines de plus. Pendant ce temps, la santé mentale des étudiants peut décliner», explique un étudiant resté anonyme. «Les rendez-vous sont fixés pour dans trois semaines, alors que tu as besoin de voir quelqu’un dès que possible», renchérit un autre.

Les difficultés des services de santé mentale à répondre aux besoins des étudiants ont nourri les critiques à l’égard de l’administration, pointant du doigt le manque de personnel et de ressources financières alloués à ces services. La plupart des étudiants ayant transmis leurs témoignages au Délit faisaient part du manque de considération de McGill pour la santé mentale des étudiants. À la question «que pensez-vous de la manière dont McGill gère le stress des étudiants?», la grande majorité des personnes interrogées étaient pour le moins critiques. «Elle l’ignore complètement, et c’est inacceptable», «McGill se fiche de ses étudiants», «son attention n’est que de façade», «beaucoup de paroles, peu d’action», expliquaient-ils.

L’année dernière, une pétition appelant l’administration à remettre en ordre les services de conseil et de santé mentale, à maintenir le budget des services étudiants et à mettre en place une stratégie effective pour la santé mentale sur le campus avait recueilli plus de mille signatures. La pétition critiquait en particulier la fusion des services de conseil et de santé mentale au semestre d’automne 2016, initialement destinée à simplifier l’accès aux services de thérapie, mais dont la mise en œuvre était perçue par les auteurs de cette pétition comme désorganisée. «Évidemment, comme pour toutes les grandes transitions il y a forcément quelques accidents de parcours», tempérait Jemark Earle, v.-p. à la Vie étudiante de l’Association des Étudiants de l’Université McGill (AÉUM), évoquant ce regroupement avec le Délit. «Le vice-président aux affaires universitaires et moi organisons des rendez-vous mensuels avec les services de conseil pour leur faire part du retour des étudiants, et nous transmettons toutes les informations qu’ils nous donnent à ces derniers. La situation n’est pas aussi mauvaise que l’année dernière, elle est encore en train de s’améliorer», expliquait-il.

Les services aux étudiants de McGill expliquent quant à eux s’être mobilisés afin d’améliorer l’accès aux services de conseil, notamment en employant de nouveaux conseillers et en augmentant les heures d’ouverture des services de soutien et de thérapie. «Nous commençons à voir les résultats», expliquaient-ils dans un communiqué au Délit. «Il y a eu une réduction significative du temps d’attente, de quatre à six mois, jusqu’à atteindre quatre semaines l’année dernière. Même s’il nous reste du progrès à faire, nous sommes dans la bonne direction.» Parmi leurs projets pour 2018, les services aux étudiants expliquent vouloir mettre en place un système de prise de rendez-vous en ligne, procéder à des rénovations dans le bâtiment Brown, et créer une plateforme unique réunissant les services de santé étudiante, psychiatriques, et de conseils.

Quelles solutions?

Pour l’heure, de nombreux étudiants restent néanmoins dans des situations psychologiques délicates et se sentent démunis. Afin de les prendre en charge, des groupes étudiants ont pris le relais des services de santé mentale mcgillois, comme McGill Nightline, qui propose un service d’écoute et de gestion de crise, ou encore le Peer Support Centre (centre d’entraide des pairs, ndlr). «Les services de conseil redirigent souvent les étudiants vers le Peer Support Centre», expliquait Earle au Délit. «Ils ont les ressources et la capacité d’aider ces étudiants. Quand ils y vont, les étudiants se disent «pourquoi est-ce que je ne connaissais pas ça avant, je n’avais pas à attendre deux semaines!». L’AÉUM a quant à elle élaboré plusieurs projets destinés à soulager les étudiants, comme la Mental health awareness week (semaine de sensibilisation à la santé mentale, ndlr), destinée à leur offrir un forum de discussion sur la santé mentale, prévue pour janvier 2018, ou encore la mise en place d’ateliers thérapeutiques avec des chiens à Gert’s. Ces mesures font figures d’appoint, comblant les déficiences des services de santé mentale en la matière. 

Pour de nombreux étudiants, d’autres mesures mériteraient cependant d’être plus amplement examinées par l’administration afin de réduire leur stress. Outre la réduction des périodes d’examens, le développement des systèmes d’accompagnement des étudiants et la sensibilisation des professeurs aux effets de la pression sur la santé mentale, les étudiants interrogés par le Délit soulignaient la nécessité d’implémenter une semaine de relâche au semestre d’automne. «Nous sommes la seule université au Canada qui n’en a pas, et cela assèche sérieusement notre énergie», expliquait l’un d’entre eux.

Pour bon nombre d’étudiants interrogés, le problème de la santé mentale à l’université ne saurait se résoudre sans refondation profonde de l’emploi du temps académique et du modèle éducatif mcgillois. Si les services aux étudiants assurent avoir élaboré des solutions pour résoudre les difficultés psychologiques des étudiants, ces efforts ne se sont pas encore traduits dans le ressenti des étudiants, peinant à trouver dans les mesures d’appoint proposées de réels outils pour faire face à un mal-être généralisé. Il semble difficile de diminuer l’anxiété et le stress chronique des étudiants uniquement grâce au contact du pelage, certes soyeux, des canidés «thérapeutiques» qui reprennent docilement leurs quartiers à McGill durant la période des examens finaux. S’il est indispensable de guérir, il l’est encore plus de prévenir.

 
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