À l’autre bout du fil
17 octobre 2017 - Image par Fernanda Mucino
Quand le smartphone tue le téléphone.

Jamais le téléphone portable n’a-t-il aussi mal porté son nom que depuis l’apparition du smartphone. En effet, les coups de fils ne sont plus communs et sont remplacés par des textos et autres systèmes de messagerie instantanée. Se pose alors une question: pourquoi n’a-t-on plus recours aux appels téléphoniques?

Après m’être moi-même penchée sur la question en plus d’interroger plusieurs personnes, la réponse fut unanime: les gens n’aiment pas les appels pour la bonne et simple raison qu’ils sont pour la plupart imprévus et donc source de stress. Ils sont intrusifs, car un appel téléphonique nécessite la concentration exclusive de l’individu, tandis qu’un simple message laisse la possibilité de faire plusieurs autres choses en parallèle.

Les appels peuvent également rendre la conversation compliquée. En effet, elle peut être perturbée par le moindre bruit de fond, tandis que les messages, eux, peuvent être envoyés en toutes circonstances. Les textos et autres messages ont eux aussi leurs inconvénients et peuvent rencontrer quelques problèmes d’envoi, mais il est plus facile et rapide de renvoyer un message que de tenter un nouvel appel.

On ne se capte plus

A l’époque du téléphone fixe, appeler quelqu’un consistait en une activité à part entière. On appelait depuis un salon, une cuisine, une chambre, un endroit isolé garant d’une certaine intimité. On y accordait de l’importance, on écoutait, on répondait, on donnait des nouvelles et on échangeait à n’en plus finir. A l’heure actuelle, la situation n’est plus la même. L’environnement dans lequel se déroulent nos appels a changé, particulièrement lorsque l’on est dans la vie active et/ou habitant d’une grande ville.

Un appel peut alors surgir n’importe quand et n’importe où: dans la rue, en cours, dans le bus, au théâtre… Bref, des endroits qui ne sont pas propices à l’intimité de l’échange et qui constituent donc un véritable frein à ce moyen de communication autrefois prisé. Force est de constater que la possibilité d’appeler en tout temps et n’importe où a ironiquement engendré une disparition progressive des appels téléphoniques. Certains psychologues parlent même du téléphone portable comme instrument de «dé-communication».

«Tu peux répéter s’il-te-plait?»

Le problème du smartphone vient aussi du fait qu’il crée une certaine dépendance en terme de communication: en effet, son possesseur est amené à l’utiliser à n’importe quel moment, et ce, en tout temps. Il affecte donc les rapports sociaux. Ainsi, lorsqu’une personne a une véritable conversation avec une autre, mais que celle-ci utilise son smartphone pour faire autre chose de manière simultanée, la communication entre cette personne et son interlocuteur sera superficielle. Le but initial du téléphone portable s’est donc une nouvelle fois modifié. Maintenant, il est utilisé comme échappatoire à une conversation ennuyante, pour se distraire, ou pour rester connecté.

Toutefois, lorsque cette dependence s’intensifie, on parle de phubbing. Ce terme englobe les mots phone (téléphone, ndlr) et snub (snober,  ndlr) et décrit l’habitude qu’est de regarder son téléphone pendant qu’une autre personne, présente physiquement, vous parle. Le phubbing constitue donc une véritable barrière à la communication directe entre les individus, en plus de susciter la frustration de l’interlocuteur. Qui a-t-il de plus désagréable que de se confier à quelqu’un sur quelconque tracas pendant que celui-ci est en train de sourire à la lecture d’un texto? Ou bien de voir une personne jeter un coup d’œil à son téléphone en plein milieu d’un échange, ou bien dès qu’il y a un blanc dans la conversation?

Le phubbing renforce donc les tensions au sein de tous rapports, et ce plus particulièrement chez les personnes anxieuses qui ont besoin d’une écoute sincère et d’une attention plus approfondie. C’est donc sans étonnement que nous pouvons tirer la conclusion suivante: plus l’on passe du temps sur son téléphone portable en présence d’un individu, plus on risque de s’éloigner de lui.

Du côté des phubbers, eux considèrent la chose sous un tout autre angle. En effet, ils voient leur acte comme une méthode défensive. S’ils ont leur téléphone posé près d’eux lors d’une conversation, ou qu’ils le tiennent dans leur main, ils se justifient en disant qu’il s’agit pour eux d’un moyen de se rassurer, de savoir que si la conversation tourne mal ils n’ont qu’à saisir leur téléphone et prétexter un appel ou un message, pour les sauver de l’embarras. De plus, peu d’entre eux se rendent compte qu’ils vexent leur interlocuteur en agissant de la sorte.

Le monde t’appelle

Le téléphone n’a donc plus de fil, il n’est plus fixe. Pourtant, on est fixé à lui, par un fil invisible qui emmêle nos échanges. Dans un environnement où tout se fait dans la simultanéité, il faut que l’on réapprenne à prendre le temps. Pour un appel. Pour un message. Changer son statut pour que celui-ci affiche enfin «disponible», mais cette fois pour une véritable discussion. En d’autres mots, couper le fil, et cette fois-ci, pour de bon.

 
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