En mon pays suis en terre lointaine
20 janvier 2015

Dans nos bureaux il traîne, en plus des souris, des papiers en tous genres. Il y a quelques mois je tombais sur le SSMU handbook de l’année 2015, agenda officiel de nos corps étudiants. Curieux de savoir ce que ce libelle pouvait bien raconter à notre sujet dans sa rubrique «50 great ressources at the SSMU building on its 50th anniversary!», je l’ouvrais avec impatience. Erreur fatale. Pas de rubrique Le Délit entre celles du Tribune et du Daily. Rien. Juste cette phrase: «The McGill Daily, in production for 100 years […] Currently, they publish in print weekly, on Mondays, and publish online on a daily basis. They also issue a French version known as Le Délit.» Je m’évanouis aussitôt.

J’eus un rêve, le mur des siècles de cette université m’apparut, et nous n’y étions pas cités. Est-ce l’éternelle condamnation du Délit que d’errer dans l’histoire mcgilloise sans s’y voir apparaître? Pareils aux poètes crottés et maudits, aux Villon et aux Miron, ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges de notre alma mater jeter l’ancre de notre insolence un seul jour? Cette ancre qui nous pèse et nous plait tant à la fois. Celle-là même qui nous faisait titrer «Oui» en 1995 et apercevoir le lendemain que l’AÉUM sortait de la Fédération des étudiants des universités du Québec (FEUQ), car celle-ci aussi s’était risquée à dire «Oui».

Lorsque je m’éveillais, nous étions le jeudi 15 janvier. La salle Levh Bukhman du pavillon Shatner était pleine et le conseil législatif de l’AÉUM avait bien commencé depuis deux heures. Amina Moustaqim-Barrette, vice-présidente aux affaires externes, prit la parole. Elle annonça que dorénavant, elle ferait un rapport sur deux en français. Murmures désapprobateurs dans la salle, prises de paroles, questions, incompréhensions, bronca, levée de boucliers, éclairs, tonnerre, tout y passa en vain. L’article 18 de la constitution de l’AÉUM est un de ces remparts que l’on pensait détruit mais qui revoit le jour: ici comme au secrétariat des Nations unies, les langues officielles sont l’anglais et le français. Se passerait-il donc quelque chose du côté de chez SSMU?

Quand une principale et son v.-p. adjoint se rendent en réunion, bras dessus bras dessous, devisant en français, je me dis que l’histoire est peut-être en train de changer. Et puis je me réveille et les entends discourir, si l’idiome est le même, leur langue m’est étrangère. Mais cela est un autre problème. Il ne s’agit plus de la bonne vieille bataille linguistique. Peut-être devrais-je prendre un cours d’entrepreneuriat social pour développer mes capacités d’écoute, mon «empathie»?

Juste avant les fêtes d’hiver, Madame Fortier nous fit grâce d’un courriel où elle citait Nelligan le poète et son «jardin de givre». Pour ce geste anodin et sublime à la fois, elle mérite la palme des vieux ayatollahs de la langue que nous sommes.

Ce fut un édito à l’objet diaphane, nous sortirons de nous quand nous serons nous-mêmes.

 
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