Le grand frère de Karoo
23 septembre 2014 - Image par Luce Engérant
Le premier roman de Tesich enfin en français!

Monsieur Toussaint Louverture frappe fort et frappe juste, comme de coutume. C’était le grandiose Karoo qui nous avait mis la puce à l’oreille. Puis, en février dernier, le cinglant et cinglé Mailman. On se remettait tout juste du récit de ce facteur-fiasco que débarque, en ces temps de rentrée littéraire, un nouvel arrivant: Price, jusqu’alors non traduit en français, le tout premier roman de  Steve Tesich, à qui l’on devait déjà ledit Karoo.

«-Vous êtes amoureux – Loué jusqu’au mois d’août»

Price, c’est donc l’histoire du jeune Daniel Boone, un adolescent paumé, fraichement diplômé et en manque de réel et d’expériences — à l’instar de ses deux meilleurs amis, Larry et Freud. C’est aussi l’histoire d’un été, celui qui clôt les années lycée et mène à l’âge adulte: première passion, première rencontre avec la mort, prise de conscience sociale. Tesich condense, réinvestit et réactualise avec brio un genre qui façonne la littérature et l’imaginaire collectif: le roman d’apprentissage. C’est avant tout dans le traitement temporel de l’été, ce temps hors du temps, qu’est révélé tout le génie de l’auteur.  Price, c’est un Marinetti dans un Hopper; de l’accélération phénoménale dans un temps suspendu.

«-Le vent chargé de bruits –la ville n’est pas loin»

Daniel n’a pas de tilleuls verts sur la promenade; il habite à East Chicago, banlieue industrielle et prolétaire. D’un côté, l’usine, et ce qu’elle symbolise: la paralysie sociale, l’impossibilité des tentatives de fuites. De l’autre, la maison, sa morosité, véritable anesthésiant émotionnel et libidinal. Dans l’interstice, Daniel aime. C’est l’histoire de cette passion (impure, nous dirait Rilke, du genre qui «ne s’empare que d’un seul aspect de votre être et, ainsi, vous déchire») pour Rachel, nouvelle venue dans le quartier, que relate Steve Tesich, avec une cruauté clinique et incisive. Scène superbe: celle de la première expérience sexuelle du personnage principal, immédiatement suivie d’un passage à tabac.  On aura rarement vu Éros et Thanatos si majestueusement entremêlés. 

«-Ce que je redoutais le plus, c’était que mon père guérisse avant que Rachel et moi ayons couché ensemble»

Tesich nous offre ici une narration arythmique parfaitement maîtrisée, une sorte de shuffle qui donne sa cadence au roman. Les deux premiers temps de la mesure, ce sont les visites que Daniel rend à sa dulcinée. Le troisième temps, ce sont les appels téléphoniques qu’il reçoit de son père depuis l’hôpital. C’est au travers de ce personnage réduit, malade et pathétique que Tesich se fait chroniqueur acerbe de la désorientation et de l’émancipation. Price, c’est un roman froid qui frémit, du genre qui bout, majestueusement, à 0 degrés.  On recommande vivement.

 
Sur le même sujet: