« Juste de la fucking joie » – Le Délit
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« Juste de la fucking joie »
Par · 9 avril 2019
La création de Steve Gagnon, Pour qu’il y ait un début à votre langue, est transcendante.
Image par Stéphane Bourgeois

Fred a 26 ans. Dans quelques minutes, jours, semaines, il va mourir. Un cancer des os le gruge de l’intérieur. Ses parents sont à son chevet, ils attendent désespérément que leur fils leur parle. Mais ça n’arrive pas. Ça n’arrivera pas. Fred a décidé qu’il ne voulait pas mourir dans la langue de ses parents. Il fait donc l’éloge du silence envers cette famille médiocre, qui n’a pas su répondre à sa quête d’idéal.

« Juste de la fucking joie », c’est ce que Fred aurait souhaité de ce monde. Les yeux fermés, rêvant d’être ailleurs, il a perdu les 26 ans de sa courte vie à se faire chier avec des parents qui « lui ont appris à se tenir debout sur de l’asphalte refait aux deux ans ». Fred aurait aimé ça, des fois, avoir les genoux écorchés. Il aurait aimé ça, se faire mal pis voir ses parents sourire, s’aimer, se jouer dans les culottes. La propreté et le confort de sa vie banlieusarde, il n’en veut pas. Il n’en a jamais voulu et a refusé toute sa vie de s’y conformer. Ce qu’il veut, c’est un quotidien où ses rêves, ses passions et ses folies ont le droit d’exister. 

Dix ans plutôt, Fred a 16 ans. Avec Wilson et Odile, il refait le monde. Ce sont trois adolescents insoumis, en quête de sens, convaincus que leur idéal réside dans une terre d’exil, qui prend la forme de la terre natale de Wilson, d’origine massaï : le Kenya. Mais la liberté qu’ils revendiquent n’est pas sans prix : s’indigner contre la décrépitude des espérances, c’est aussi en avoir de trop grandes pour pouvoir en venir à bout.

Dans ce cri du cœur existentiel, Steve Gagnon témoigne, encore une fois, du grand génie poétique dont il sait faire preuve. L’auteur de Fendre les lacs et d’Os, la montagne blanche dénonce dans cette nouvelle création notre facilité à tomber dans la médiocrité, notre quête de confort au-dessus de celle des luttes et des convictions. Transcendante et douloureuse, la poésie sans compromis de Steve Gagnon invite à un basculement : si les applaudissements marquent la fin de la pièce, les réflexions demeurent nombreuses bien après la tombée du rideau.

S’étant réfugié dans la communauté massaï pour l’écriture de sa pièce, Steve Gagnon affirme avoir lui-même longtemps cherché cette terre d’exil, cet endroit où être soi, sans se dompter. Sa quête du grandiose lui vient en partie de l’univers littéraire du Québécois Sylvain Trudel, dont il s’inspire librement pour l’écriture de Pour qu’il y ait un début à votre langue.

Si le texte est tranchant et les personnages qui le déclament douloureusement profonds, il émane de leur quête une indicible lumière. Inspiré de l’essai Désobéïr de Frédéric Gros, l’auteur défend qu’« il faut apprendre une désobéissance nécessaire, qui elle, va sauver le monde ».

Au fond, Fred, c’est un peu Steve, c’est un peu moi, un peu toi, un peu nous. C’est chacune de nos luttes, de nos rébellions, de nos oui ou de nos non. C’est notre capacité immense à résister, à s’indigner, à aller à contre-courant de temps en temps pour aller la chercher, notre fucking joie. Et Steve Gagnon nous le demande viscéralement : indignons-nous plus souvent.

 
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