Robert Fisk: Le Moyen-Orient pour les nuls
29 janvier 2013
Chronique accidentelle

L’Université McGill a été l’hôte, mercredi soir dernier, d’une conférence fort achalandée du correspondant de guerre britannique de renommée internationale Robert Fisk. L’événement, intitulé «Printemps arabe: nous dit-on toute la vérité?», se tenait dans le cadre d’une tournée pancanadienne chapeautée par l’organisation Canadiens pour la paix et la justice au Moyen-Orient (CJPMO) et a attiré plusieurs centaines d’étudiants, de professeurs et de curieux, mais surtout bon nombre de Montréalais originaires des diverses régions du Moyen-Orient qui sont actuellement en proie à de grands bouleversements.

Les raisons d’assister à cette conférence ne manquaient pas. Le journaliste vedette du quotidien britannique The Independent compte entre autres à son actif la couverture de la révolution iranienne de 1979, le massacre de Sabra et Chatila ainsi que celui d’Hama en 1982, l’invasion de l’Afghanistan et de l’Iraq et finalement l’actuelle guerre en Syrie.

Or, ceux qui attendaient un récit grandiloquent des épopées qui ont marqué la carrière de Robert Fisk ont été déçus, puisque l’assistance a plutôt eu droit à un cours de sémantique doublée d’une critique virulente de l’appareil médiatique occidental.

Si le propos de Robert Fisk verse parfois dans la théorie du complot, force est de reconnaître que son expérience lui confère un statut de «témoin important» d’une histoire dont nous n’accédons bien souvent qu’à la version officielle. Comme le conférencier l’a démontré, l’histoire du Moyen-Orient à laquelle l’Occident est habitué est peuplée de lieux communs, de raccourcis et de déficiences sémantiques en plus d’être enveloppée d’une imagerie qui est bien loin de correspondre à la réalité sur le terrain.

Cette situation déplorable, Robert Fisk l’attribue à l’obsession de neutralité qui réduit les journalistes occidentaux à se nourrir équitablement de sources gouvernementales, d’une part, et de représentants des victimes, de l’autre.

Dans les faits, cette «neutralité» se transforme souvent en unilatéralisme pour une raison bien simple: tandis que les canaux gouvernementaux traditionnels constituent une source intarissable d’information, le récit des victimes est généralement infiniment plus difficile à obtenir.

Au chapitre des déficiences de la couverture des événements au Moyen-Orient par la presse occidentale, le conférencier a également insisté sur la fausse imagerie que les journalistes contribuent à entretenir en employant des expressions infantilisantes pour s’ajuster au niveau de leur audience. Les individus qui se nourrissent du travail de ces journalistes sont donc, pour ainsi dire, plongés dans un univers sémantique parallèle qui fausse dramatiquement leur image de la situation.

Le conférencier a ainsi évoqué, à titre d’exemple, l’utilisation à outrance de l’expression «processus de paix» pour désigner l’interaction conflictuelle entre Israël, l’Autorité palestinienne et l’Occident de manière générale. Entre autres exemples fournis par le journaliste, soulignons l’emploi de l’expression «clôture de sécurité» pour désigner le mur qui isole physiquement la Cisjordanie. Autrement dit, les journalistes tendent trop souvent à intégrer eux-mêmes des expressions qui émanent des centres du pouvoir et qui sont spécifiquement conçues pour manipuler l’opinion publique.

Pour compléter sa critique de la sphère médiatique occidentale, M. Fisk a évoqué – sans toutefois la nommer – l’islamophobie latente qui habite l’occidental moyen et que les médias ne cherchent pas véritablement à enrayer.

Un exemple de cette tendance est la stupéfaction générale qui a suivi l’arrivée au pouvoir, en Égypte, du candidat des Frères musulmans Mohamed Morsi. Pour beaucoup d’occidentaux, l’expression «Frères musulmans» est immédiatement devenue synonyme d’intégrisme religieux. Le discours médiatique était on-ne-peut plus clair: «Nous ne savons presque rien de cet homme, mais nous savons qu’il fait partie des Frères musulmans, ce qui, en soit, devrait suffire à vous donner froid dans le dos».

Évidemment, tout ce qui allait se produire par la suite devait confirmer cette affirmation. Ainsi, le fait que le Président se soit arrogé de nouveaux pouvoirs exécutifs en novembre dernier était pour lui nécessairement un pas de plus vers l’islamisation de l’État égyptien. Rares sont les journalistes qui ont fait l’effort de mentionner le fait que le Président devait alors composer avec un appareil juridique et militaire fidèle à Moubarak et viscéralement hostile à son régime.

L’alternative que propose M. Fisk aux failles de l’appareil médiatique occidental est une «neutralité du côté des gens qui souffrent»; un exercice constant de pensée critique et de méthodologie de la part des journalistes. Mais pour lui, rien ne vaut une bonne immersion dans la région pour mettre à mal sa propre ignorance.

Passer 30 ans à observer directement les déchirements de la région au rythme des interventions étrangères, le ballottement de pays entiers d’une puissance à une autre, le maintien au pouvoir de grands dictateurs grâce au soutien stratégique de l’Occident et la détérioration continuelle des conditions de vie de milliers de réfugiés, voilà peut-être ce qui rapproche le plus un «occidental moyen» d’une vision globale de la situation au Moyen-Orient.

 
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