Robert Fisk à Montréal

« La situation au Moyen-Orient est catastrophique », a lancé d’entrée de jeu Robert Fisk dans une conférence donnée à l’UQÀM le 20 février dernier. Le correspondant au Moyen-Orient du journal britannique The Independent a dressé le topo de la situation dans cette région turbulente et a commenté la couverture médiatique qu’en font les journaux occidentaux.

Après avoir lu quelques extraits d’articles tirés de grands journaux canadiens concernant le récent conflit israélo-palestinien dans la bande de Gaza, M. Fisk a interpelé l’audience en affirmant qu’on peut lire « des articles bidons dans la presse canadienne. » Il s’est d’ailleurs plaint à ce sujet : « Pourquoi les journalistes ne posent pas les questions qui dérangent ? ». D’après lui, les journalistes occidentaux « ont couvert le [récent] conflit comme s’il s’agissait d’un match de football », avec des gagnants et des perdants. Et c’est ce « travestissement de la réalité » que dénonce M. Fisk. « Il faut [que les journalistes occidentaux osent] confronter la réalité, et non plus essayer d’assurer le peuple. »

Non sans qu’il y ait apparence de contradiction, M. Fisk ajoute croire « que les journalistes se doivent d’être neutres, impartiaux et du côté de ceux qui souffrent. » Il affirme la nécessité de « parler des morts et des survivants », prenant pour exemple sa couverture des affreux événements de Sabra et Chatila en 1982. M. Fisk a aussi dénoncé la banalisation de l’accusation d’antisémitisme. « Lorsque de nombreux journalistes sont ainsi qualifiés s’ils critiquent Israël pour certaines conduites, c’est un scandale, une calomnie », s’est-il indigné. M. Fisk a aussi dénoncé la censure. Il a dit de pas subir de censure de la part de son rédacteur en chef, contrairement à un certain nombre de ses collègues américains. D’un autre côté, il s’est félicité de voir que, pour la première fois, des journalistes palestiniens ont couvert les événements et a qualifié Al-Jazeera de « bénédiction pour les journalistes. »

M. Fisk a aussi commenté les politiques occidentales menées au Proche-Orient. Il s’est révolté de voir l’ancien premier ministre britannique Tony Blair comme envoyé de la « paix » dans la région. « Comment ce menteur peut-il se croire l’envoyé de la paix après avoir trempé ses mains dans le sang de centaines de milliers d’Irakiens ? », s’est-il exclamé. En ce qui concerne la politique étrangère américaine, il s’est permis un brin d’humour, commentant que « la situation avec Hillary Clinton ne va pas changer, car elle veut être la prochaine présidente. Elle n’a pas intérêt à changer fondamentalement le discours américain au sujet d’Israël. » M. Fisk semble n’épargner personne. Pour ce qui en est de la nouvelle administration américaine, il s’est montré sceptique. « Il n’y a là-bas [à Washington] que la machine du pouvoir politique (…). Si on ne comprend pas cela, on ne comprendra jamais qu’il n’y a aucun mouvement pour régler le dossier israélo-palestinien », a‑t-il expliqué, ne ratant pas l’occasion pour indiquer que le Canada est en guerre en Afghanistan et a noté que « M. Ignatieff n’est pas différent de  M. Harper. » M. Fisk n’en finit pas d’invectiver la classe au pouvoir. Il a poursuivi en disant que les dirigeants « transforment les forces de maintien de la paix en forces de maintien de la guerre ».

C’est aussi en historien que M. Fisk s’est adressé. Il a dit avoir calculé qu’il y aurait actuellement vingt-deux fois plus de soldats occidentaux au Moyen-Orient qu’il n’y avait de croisés au XIIe siècle. Citant des figures emblématiques de la lutte arabe, M. Fisk a dit que « Lawrence d’Arabie avait déjà compris la situation. » Il laisse paraître son effarement face au manque d’attention que l’on porte à l’histoire. « Nous ne prévoyons rien, nous ne pensons pas à l’avenir et nous n’en parlons pas. Nous ne comprenons rien, ni la frustration ni la colère que ces gens [au Moyen-Orient] ressentent », a‑t-il dit.

La franchise de M. Fisk est presque déconcertante. Souhaitant « donner un exemple de la façon de voir la réalité » à travers son métier, M. Fisk a fini par lancer une invitation à l’engagement en disant que « nous devons accepter que nous sommes tous sur la ligne de front. » Et après avoir interpelé l’audience face à ce défi, il a conclu qu’il « devait y avoir un moyen ».