D’une crosse à l’autre
20 mars 2012
«À Montréal, le hockey est l’opium du people», pourrait lancer un sombre moraliste.

Le voltairien, quant à lui, remettrait en cause le hockey montréalais car, comme tout sport organisé, il est violent, diviseur, anti-intellectuel, prônant le grégarisme tribal. Le fidèle du Centre Bell peut se lasser de la corruption des décideurs du hockey mais, quelles que soient les critiques et les scandales, la Foi demeure intacte et vibrante. Au-delà du lieu commun, le Hockey est bien la religion officielle de Montréal, malgré le libre-exercice des autres sports.

Élevé sur une île africaine, j’ai été bercé depuis l’enfance par la sempiternelle rivalité entre Manchester et Liverpool, assez forte pour diviser tout un pays, à l’exception de quelques esprits forts qui optent pour Arsenal ou le Real Madrid. Étant moi-même un footballistique spirituel mais non pratiquant, je découvrais le hockey sur glace comme un ethnologue des années 20 se heurtant aux fétiches d’une contrée lointaine. C’est grâce aux Habs que le Sacré demeure dans Montréal. Maillots et posters ont remplacé scapulaires et ostensoirs. Et pourtant, on raconte que Montréal fut, à une époque pas si lointaine, la Rome des Amériques. Au néophyte urbain de se plonger dans les archives pour comprendre.

D’abord, il y a l’image d’Épinal: le bon curé aux joues roses qui bénit les filles du Roi, ou même Céline Dion chantant pour Jean-Paul II. Et puis la descente aux enfers, une histoire coup de poing dont on ne sort pas indemne. Une série de perfidies en soutane, sous couvert de paternalisme, une violence symbolique et manipulatrice au son de l’angélus et au rythme des processions. Le Montréal de Monseigneur Bourget ressemble à une théocratie shiite, le Québec de Duplessis à un film de Coppola. Tractations frauduleuses, sanctification d’alliances douteuses, abus en tout genre, enchaînement des esprits et des corps, la liste est longue.

Le livre d’histoire se referme sur un haut-le-cœur. Encore une fois, au bout de mon voyage à travers deux océans, le gris et le noir s’effacent. Même pour un esprit mécréant, le souvenir du catholicisme mauricien a le goût d’une Madeleine de Proust et des couleurs de réalisme magique. Alors qu’encore aujourd’hui, Ouellet et Turcotte sont les aboyeurs de la dictature vaticane, face à une métropole sourde. Les églises semblent vides lorsqu’elles ne sont pas transformées en immeubles. C’est en gentils que les quêteurs d’absolu peuvent aller chercher refuge dans les synagogues et les Mandirs. Mais le catholicisme n’a pas disparu de la jungle citadine où il semble avoir laissé quelques signatures taguées sur les murs.

Si Montréal reste Rome face à Toronto, c’est aussi par la force d’une langue que les braves curés préservèrent à coups de goupillon et de bâtons de craie. Enfin, pour celui habitué à la gifle parisienne, une ville conviviale où le sourire tient bon, ou un système social fort règne. À force d’avoir entendu si souvent que les hommes sont frères, le message a dû finir par passer. Peut-être est-ce l’Éternel lui-même, avec le sentiment du devoir accompli, qui décida un jour de s’envoler vers d’autres cieux, tandis que son Esprit-Saint souffle encore sur les patinoires de hockey.

 
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