Le syndrome de Drapeau Canto II
7 février 2012
Un maire de la Ville-aux-mille-clochers lança un jour: «Que Toronto devienne Milan, Montréal restera toujours Rome».

Cependant, lorsqu’on est happé par les univers de Woody Allen ou de Paul Auster, ce n’est pas être Elvis Gratton que de penser que Montréal est à New York ce que Byzance est à Rome. Mais la future Constantinople, à défaut d’être éternelle, ne manqua ni de charme ni de grandeur.

J’étais heureux d’être de retour à Montréal après mon road trip ontarien ponctué d’escales urbaines décevantes. J’effaçais l’épuisante descente torontoise en chorégraphiant un retour complet aux sources montréalaises, du petit restaurant tamoul de Côte-des-Neiges aux librairies de seconde main du Quartier Latin. Ce n’est pas sans tristesse que j’ai eu l’impression d’avoir été un témoin métèque de la défaite de Toronto dans sa bataille contre Montréal, au cœur de la triste guerre des Deux Solitudes.

Relativisons. Deux siècles plus tôt, les escarmouches de crosses entre les évêques de Montréal et de Québec furent bien plus féroces que celles entre le Canadien et les Maple Leafs. Qu’importe, Toronto restait trop carrée, trop grise. Ses enclaves «ethniques» notoires faisaient d’elle la métaphore en briques Lego de ce multiculturalisme officiel qui compartimente et commercialise la diversité culturelle. À Outremont, malgré les guerres de clocher, hassidim et députés péquistes sont voisins; plus au Sud, la Pointe St-Charles réunit à elle seule un temple sikh, une église ukrainienne, une chapelle de style jésuite et un lieu de culte méthodiste. Cependant, cette image de rêve post-moderne n’a pas toujours garanti la convivialité. Dans l’ombre d’un Lavomatic ou à la lumière d’un café de quartier, si l’on tend bien l’oreille, les dents grincent lorsqu’on entend: «Damn french», «Maudit anglo», «Criss de nègre»… La situation devait être bien pire au temps de la Grande Noirceur, et Montréal a aujourd’hui comme chantres Sugar Sammy et Dany Laferrière, tout comme Toronto a Russel Peters et Neil Bissoondath. Mais si la première ville n’entend plus vociférer Pierre Falardeau, la seconde doit tristement subir ses Don Cherry et Rob Ford.

À la fin de l’été, une amie torontoise me confiait: «Les gens sont durs avec ma ville, il faut savoir dénicher le bon quartier, il faut savoir lui donner sa chance, trouver la bonne rue. J’ai réussi à faire aimer Toronto à des New-Yorkais. Et puis tu sais, Montréal Nord n’est pas Manhattan non plus, quant à Laval, c’est aussi animé que Mississauga». Elle avait tellement raison mais, il fallait m’y résoudre, j’étais devenu un incorrigible Montréalais après une année seulement à McGill. Dans un café du Vieux-Port vers décembre, je me retrouvais avec K, le généreux poète qui m’avait pris sous son aile à mon arrivée. Nous sommes de la même ville à l’île Maurice, Rose Hill. Lui l’avait quittée quarante ans plus tôt. «Beaucoup sont partis de Montréal vers Toronto dans les années 80, moi je suis resté, c’était hors de question. Ici c’est chez moi, je ne pouvais partir». Je souriais. Go Habs, Go.

 
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