Sous les jupons de l’École des femmes
18 octobre 2011
Les masques du Théâtre du Nouveau Monde: sous une contestation apparente, un conformisme décevant.

Le  6 octobre, journalistes, politiciens et commanditaires se réunissaient pour saluer les soixante ans du Théâtre du Nouveau Monde (TNM) et de sa directrice artistique et générale, Lorraine Pintal. L’événement était fêté en grande pompe à l’occasion de la première médiatique de L’École des femmes, une pièce malheureusement un peu traditionnelle pour un théâtre qui se dit au cœur des mutations de la société québécoise depuis plusieurs décennies. L’histoire du TNM compte en effet son lot de pièces subversives, lesquelles viennent soutenir les propos de Lorraine Pintal qui affirme que le TNM «n’est pas une entreprise culturelle, mais une institution et un service public». On songe par exemple à des pièces telles La nef des sorcières (1976) et Les fées ont soif (1978) qui donnèrent de l’impulsion aux manifestations féministes des années soixante-dix, ou encore à la représentation d’une pièce aussi contestataire que Jeux de massacre d’Eugène Ionesco en pleine crise d’Octobre 70. Mais le sain républicanisme du théâtre qui donnait une voix à la cité se perpétue-t-il encore au moment où Lorraine Pintal fête ses vingt ans de mandat? Rien n’est moins sûr; mais c’est pourtant ce dont ne semblaient douter ni les journalistes ni les politiciens présents lors de la première. Les commanditaires, eux, ont eu à pâtir de cette tradition contestatrice à l’automne 1999, lorsque Wajdi Mouawad publia une violente invective contre la présence de leurs pancartes sur scène dans le programme de son Don Quichotte.

Crédit photo: Jean-François Gratton
En vérité, si la programmation du TNM provoque encore des remous en 2011, ce n’est plus tant parce que ses pièces interviennent directement dans les crises actuelles, mais plutôt parce que la contestation intervient au niveau de la société québécoise elle-même. Celle-ci a mal accepté par exemple le choix de Wajdi Mouawad d’inclure Bertrand Cantat dans la distribution du cycle Des Femmes, une adaptation de Sophocle qui, ironiquement, illustre la violence faite aux femmes, alors que Bertrant Cantat a été condamné pour le meurtre de sa femme Marie Trintignant. Peut-être est-ce pour cela qu’Yves Desgagnés a tenu à présenter L’École des femmes comme étant «féministe» avant l’heure. Sa mise en scène met en effet l’accent sur le caractère révolutionnaire de Molière, qui donne le «mauvais rôle» aux hommes à travers le personnage d’Arnolphe. Prôner l’éducation des femmes en France au XVIIe siècle dénotait, il est vrai, un caractère tout à fait révolutionnaire, tout comme il le serait dans les pays du Golfe aujourd’hui. Or, c’est souvent dans les sociétés les moins sensibles au féminisme que le combat est le moins présent dans les arts, et inversement.

Voilà pourquoi on peut s’interroger sur la pertinence de présenter cette pièce au Québec dans la continuité d’une tradition qui fait du TNM une institution publique, au service de la cité. Pourtant, ce ne sont pas les problèmes qui manquent, ni les groupes sociaux marginalisés qui auraient grand besoin de faire entendre leur voix sur la scène publique! Tandis que les étudiants ne cessent d’encaisser la hausse des frais de scolarité, les employés de MUNACA protestent contre la réduction de leurs acquis sociaux, et la vague de contestation se propage auprès des jeunes qui manifestaient au square Victoria lors de la journée internationale du mouvement «Occupy Wall Street» le 15 octobre, dans le cadre de manifestations organisées dans plus de 1500 villes dans le monde. Avec tout ça, n’y avait-il pas une quatrième mise en abyme de l’espace scénique dans la mise en scène d’Yves Desgagnés –les trois premières étant représentées sur scène par un rétrécissement progressif de la scène qui aboutit à une ouverture des rideaux sur le visage de Guy Nadon; la quatrième représentant le public des journalistes, politiciens, et commanditaires applaudissant l’esprit révolutionnaire du TNM.

 
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