À la mode du South Sudan
18 octobre 2011
Le Soudan s’est divisé en deux le 9 juillet. Le Délit se penche sur le cas de ce nouveau pays: indépendance affirmée ou mascarade autonomiste?

Il fallait être en Afrique, le 9 juillet, pour célébrer la naissance d’un «nouveau Soudan». En Amérique, peu de relais de l’événement. Pourtant, au sud du Soudan du Sud, en Ouganda, on pouvait sentir le ressac du contentement le jour de l’indépendance. Dans les bars, bistros, café Internet, hôtels, enfin, partout où il y avait la télévision, les Ougandais suivaient avec intérêt le déroulement de la cérémonie à Djouba, la nouvelle capitale de cet État.

En stage pour McGill dans la jungle ougandaise cet été, je n’avais malheureusement pas accès à ce qu’on pourrait appeler des «breaking news». Pourtant, j’ai eu la chance de tâter le pouls de cette nation. Après mon stage de deux mois, j’ai plongé tête la première dans ce qui semblait l’aventure la plus trépidante qui soit.

Anabel Cossette Civitella
 Le Soudan et ses voisins

Le Soudan et l’Ouganda entretiennent des relations économiques étroites. La plupart des exportations de produits finis ougandais se dirigent vers le Soudan qui, lui, exporte son pétrole vers Kampala, capitale ougandaise. Cet échange économique s’amplifiera avec l’indépendance, puisque les échanges seront d’autant plus facilités.

La presse ougandaise annonçait donc en grande pompe l’émancipation du voisin du nord, au plus chaud de l’été. Pourtant, n’y a-t-il pas là l’ombre d’un abus déguisé?

L’Ouganda, par son président Yoweri Museveni, soutient l’indépendance du pays qui vient de naître. Les Ougandais semblent en faveur de la libération: «l’indépendance arrive enfin pour ceux qui ont énormément souffert» commente l’homme qui tient le café Internet le plus achalandé à Fort Portal, une ville importante du sud de l’Ouganda.

Et au Soudan du Sud, l’enthousiasme est à son comble: «Nous avons notre police et notre armée, nous avons notre monnaie; nous avons notre indépendance, finalement!» s’exclame Gabriel, un Soudanais rencontré dans le bus direct reliant Djouba et Kampala. Oui, leur indépendance est proclamée à la face du monde. Oui, le Soudan du Sud est indépendant sur le papier, mais l’est-il en pratique?

Cet étudiant universitaire a vu du pays: il vient du Soudan, mais étudie au Kenya et a habité huit ans en Ouganda. Je lui apprends que l’indépendance du Soudan du Sud m’interpelle vu l’histoire de tensions entre ma nation, le Québec, et le reste du Canada. «Pourquoi le Québec veut-il son indépendance? demande-t-il aussitôt, quelle est la différence entre le Québec et le reste du Canada?»

La différence. Tout est là. Au Québec, la langue, la culture, le bagage historique, les vieilles rancœurs expliquent la volonté de se séparer. Là-bas, au Soudan, c’est la religion qui est le catalyseur de tous les conflits. Et Gabriel la voit comme le facteur de conséquences beaucoup plus graves: les inégalités.

D’après lui, la religion a créé des classes d’élites fermées qui exacerbaient les tensions religieuses. «Les sudistes n’avaient pas accès aux emplois gouvernementaux» avance l’étudiant d’une vingtaine d’années.

Mouloud Idir, un politologue canadien d’origine algérienne, membre de l’équipe du Centre Justice et Foi et du Collectif Échec à la guerre, croit que les divisions nord-sud n’expliquent pas toute l’histoire. «Les régimes de dictature qui se sont succédés sont la principale cause de la situation actuelle».

Bref historique des troubles politiques soudanais

Au Soudan, c’est le Nord qui a longtemps fait la loi. Depuis l’indépendance en 1956, Khartoum détient les rênes du pouvoir. Que ce soit dans l’industrie du pétrole ou dans la vente de produits manufacturés, les profits reviennent dans les poches des compagnies du Nord. Pourtant, les ressources viennent majoritairement du Sud. Le pétrole est un gros enjeu, car il est entièrement extrait des puits sudistes, pour ensuite être raffiné dans le Nord… puis vendu à l’extérieur, à des pays comme l’Ouganda.

Après l’indépendance de 1956 s’engage une longue série de coups d’État, d’échauffourées, de frictions politiques qui prennent la forme d’une guerre civile. La guerre civile débute officiellement en septembre 1963 lorsque qu’un mouvement séparatiste se forme au Sud du pays. En mai 1983, une nouvelle guerre civile oppose le gouvernement aux rebelles de l’Armée populaire de libération du Soudan (APLS) dirigés par John Garang.

Dans le pays, à cette heure 

Suite à une forte majorité de 99%, le référendum de janvier 2011 a tranché: la séparation du Nord et du Sud du Soudan se ferait dans les six prochains mois. Les dirigeants ont alors pris six mois pour discuter différents conflits litigieux, comme le statut de certaines régions, l’avenir du pétrole, le statut des réfugiés, etc.

Le 9 juillet 2011, l’indépendance complète et formelle du nouveau pays se dessinait concrètement, mais tous les litiges ne sont toujours pas réglés: la dette soudanaise par exemple, qui atteint maintenant 42 milliards de dollars, appartient-elle au Sud ou au Nord? D’après Mouloud Idir qui parlait à la radio de CKUT, «le Soudan du Sud attribue la facture à Khartoum pour l’achat d’armes», ce qui fait de ce point un sujet chaud entre les deux entités.

Le futur du pays, le pétrole

C’est en 1978 que du pétrole est découvert au Sud du Soudan. Les revenus pétroliers ne sont profitables que dans les années 1990, mais servent rapidement à payer les armes requises par Karthoum pour mater la guerre civile. En 1997, la Chine s’en mêle et s’associe à deux compagnies pétrolières Malaysienne et Canadienne.

D’après Mouloud Idir, ce qui arrivera au Soudan du Sud est absolument comparable à ce qui se passe en Lybie, soit que la situation n’est «ni mieux, ni pire que toute autre dictature africaine soutenue par de grosses puissances occidentales».

«Si les régimes africains dans le contexte actuel avaient plus de clairvoyance, si ils avaient une vision à long terme, avec l’équilibre mondial qui commence à s’effriter aujourd’hui, ce sont les BRICS, soit le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, qui devraient s’allier.» Pourtant, continue Mouloud Idir, pour renverser la vapeur, il faut des régimes socialistes, ce qui n’est pas en voie de se passer au Soudan du Sud avec le gouvernement de Salva Kiir.

En effet, Salva Kiir vient de vendre à Nile Trade and Development, une compagnie texane: 25 000 dollars pour 600 000 hectares, ce qui revient à dire que le Soudan du Sud se dépossède de ses ressources pour à peu près rien.

Mouloud Idir commente: «Ce qu’on peut présager pour l’avenir c’est que l’alignement du régime sud-soudanais semble indéniablement lié à ce qui se passe présentement en Lybie, soit un régime allié, subalterne, et complètement subordonné aux grandes puissances impérialistes occidentales.»

Passer la fontière d’un nouveau pays

À dix-huit kilomètres de Gulu, la dernière grande ville avant la frontière entre l’Ouganda et le Soudan du Sud, nous avons eu l’idée folle de pousser un peu plus vers le Nord. Nous avons décidé de profiter du transport gratuit offert par deux conducteurs de camion pour nous rendre jusqu’à Djouba, la capitale du Soudan du Sud. Ma collègue de stage et moi-même savions que nous contrevenions ainsi à toutes les recommandations parentales et diplomatiques. Mais il nous fallait voir ce pays qui se dit indépendant. En effet, la grande question demeure: le Soudan du Sud est-il vraiment autonome?

Le voyage pour Djouba, à partir de Kampala, est un vrai tour de force. D’abord, rejoindre le Nord de l’Ouganda par la grande route qui relie la capitale à la ville de Gulu se fait sans trop de peine: la route d’asphalte est impressionnante tellement elle est bien portante. Par contre, quitter Gulu, la dernière grande ville avant la frontière du Soudan, vous assure trois heures de souffrance.

À la frontière de l’Ouganda et du Soudan, l’atmosphère est à la fête. Un mois et demi après l’indépendance, comme tous les soirs, une file de camions s’aligne, en attente à la frontière. La ville frontalière accueille chaque jour un nombre impressionnant de voyageurs, de camionneurs en transit, ou de simples travailleurs expatriés pour la semaine.

À 22 heures, les bars ouvrent et les hôtels s’enrichissent. Le chiffre d’affaires de la soirée est assuré avec tous ses frontaliers en latence. Après un souper trop gras, composé de chapati (une sorte de pain naan) et (d’os) de poulet, après avoir discuté un peu avec les amis, les connaissances de voyage ou les serveuses, les camionneurs vont se coucher, crevés de fatigue. La route était longue.

Les heures d’attente à la frontière permettent de réfléchir à ce qui doit être vu à Djouba. Nous n’aurons que douze heures, soit le temps qu’il faut pour à peine tâter le pouls de cette nation naissante, mais aussi constater les dégâts causés par des décennies de guerre civile.

À l’entrée du Soudan, c’est la valse de la paperasse bureaucratique qui commence. Chaque voyageur doit présenter son passeport, remplir un formulaire d’attestation d’identité, présenter une photo supplémentaire et finalement faire des photocopies des deux documents officiels. Évidemment, rien n’est simple, surtout quand le garde frontalier, les officiers et le personnel se contredisent sur les démarches à suivre, dans un anglais incompréhensible, qui plus est. Hope et moi avons envie de mordre, surtout que le bus complet nous attend.

L’entrée dans Djouba est historique. On est bien loin de tout ce qu’on peut imaginer être une capitale. C’est le calme plat. À l’entrée de la ville, les maisons sont faites de terre. Le réseau d’eau est inexistant: des camions citernes passent leur journée à aller puiser de l’eau dans la rivière qui traverse la ville pour approvisionner les habitants.

Il semblerait que le pétrole est l’unique raison d’être du Soudan du Sud. Des camions citernes quittent la ville en permanence pour exporter la denrée noire. Et entre dans le pays tout ce qui est nécessaire à la survie: des légumes, des fruits, tout ce qui n’est pas exploité au Soudan. Ici, les produits venus d’ailleurs, cultivés pour presque rien, sont revendus à prix d’or.

Les campagnes sont vides. Qu’en est-il de la capitale? «Djouba est sûre, mais vous ne devriez pas trainer dans ce quartier», se fait-on dire après s’être aventuré un peu en-dehors du centre. Malgré tout, chez les vendeurs de rue, le plus gros changement depuis l’indépendance est le sentiment de sécurité qui n’existait pas lors de la guerre civile.

Il considère que le plus gros problème des Africains est leur tendance à croire en la propagande: «Seuls les voyageurs peuvent avoir une opinion critique sur ce qui se passe autour d’eux. Les autres, ceux qui ne bougent pas, comparent sans savoir.»

Cette réplique, il la lance à Rachid, un Ougandais qui voit les Soudanais du Sud comme «arrogants et primitifs». Bien sûr, tous ne voient pas l’indépendance du meilleur œil. Les revendications jugées exagérées exacerbent le sentiment d’impatience de ceux qui n’ont pas vécu les années de misère directement.

Sur la route pour se rendre à Djouba, le rien qui entoure l’autoroute fraîchement refaite détonne. Il n’y a rien, mais la route qui y mène est plus fonctionnelle qu’une bonne partie des autoroutes québécoises. Rien. Pas d’industrie, pas de plantations, pas de villes, que des villages de très petite taille.

Le Soudan était un énorme pays. Ses 2 376 000 km² lui donnaient le titre de plus gros pays d’Afrique. Bien sûr, le rien peut s’expliquer par sa dimension, mais la réalité est tout autre: «Les paysans ont fui les villages, en quête de sécurité. Pendant longtemps, leur vie était mise en danger par l’instabilité politique. Ils ont donc préféré déserter» commente Sam, un Soudanais qui a lutté pour l’indépendance pendant vingt-et-un ans. En effet, avec ses six millions de réfugiés, le Soudan est le pays qui a créé le plus d’expatriés dans l’histoire de l’Afrique.

 
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