Black Swan: pour ou contre?
11 janvier 2011

Black Swan, le nouveau thriller de Darren Aronofsky, mettant en vedette Nathalie Portman, a fait couler beaucoup d’encre depuis sa sortie (même dans nos pages). Plusieurs médias nationaux et étrangers semblent même s’être sentis investis d’un certain devoir, celui d’évaluer le réalisme de l’œuvre, plus particulièrement de la représentation du monde du ballet qu’elle véhicule.

Constatant que Robert Gottlieb, le critique de danse du New York Observer a déclaré que le film «renouait avec tous ces clichés qui dépeignent le ballet comme une discipline sado- masochiste», ce fut au tour de la critique du quotidien britannique The Guardian, Judith Mackrell, de s’emparer du même sujet. La journaliste a donc invité cinq grands noms du ballet britannique à une projection de Black Swan afin de recueillir leurs réactions. Tamara Rojo du Royal Ballet déplorait le fait qu’une actrice et non une ballerine eût été choisie pour incarner le personnage principal, Nina, soulignant au passage que Nathalie Portman devait travailler sur son port de bras. Sa collègue Lauren Cuthbertson abondait dans le même sens, ajoutant toutefois qu’il était vrai que l’attitude d’un danseur abordant un nouveau rôle pouvait parfois avoir quelque chose d’obsessif. Les trois autres invités de Mackrell s’accordaient quant à eux pour dénoncer le fait que le portrait du quotidien d’une ballerine dépeint par Black Swan soit si sombre, si peu nuancé.

Gracieuseté 20th Century Fox
Rapportant que «certains danseurs de ballet canadiens étaient (eux aussi) mécontents de la représentation de leur discipline dans le thriller psychologique», un article de la Presse canadienne publié sur le site de la CBC reprenait à peu près la même formule. Les danseurs interviewés partageaient d’ailleurs les mêmes impressions que leurs collègues britanniques, se moquant du fait que le réalisateur, à qui l’on doit notamment Requiem for a Dream et The Wrestler, les faisaient en quelque sorte «tous passer pour des fous». Mêmes échos dans les pages du Devoir, qui, tout en soulignant qu’il était normal qu’un film hollywoodien se «déploie dans une logique manichéenne», recueillaient les réactions de danseurs qui se disaient eux aussi déçus.

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La couverture médiatique de la réaction du milieu de la danse devant Black Swan est sans appel. L’œuvre d’Aronofsky renouerait avec ces clichés dont on cherche à se défaire depuis une vingtaine d’années. Pourtant, la majorité des danseurs interrogés étaient également unanimes en affirmant que leurs jugements ne pouvaient être «objectifs». Ils ne forment pas non plus un échantillon très représentatif du public à qui le film est destiné; cela va de soi. Ainsi, pourquoi les médias font-ils grand cas des réactions des spécialistes et des gens du milieu, alors que le genre sous lequel le film est classé annonce en lui-même que nous sommes bien loin d’un quelconque souci de réalisme?

Black Swan n’a en effet absolument rien d’un documentaire. Il est d’ailleurs bien loin de se présenter ainsi. Si les journalistes et le milieu de la danse souhaitent évaluer le réalisme avec lequel la discipline est représentée, pourquoi ne pas se tourner vers La Danse, de Frédéric Wiseman, un véritable documentaire sur le quotidien des danseurs du ballet de l’Opéra de Paris, présenté sur nos écrans peu de temps avant le thriller psychologique d’Aronofsky?

Il est vrai que les représentations véhiculées par le cinéma hollywoodien frappent davantage l’imaginaire, qu’elles soient réalistes ou non. Toutefois, le souci qui ronge manifestement les journalistes traduit une crainte, celle que le public confonde clichés et réalité, et révèle de surcroît qu’ils sous-estiment gravement l’intelligence et le jugement de celui-ci.

Un article du quotidien The Independent révélait d’ailleurs que l’omniprésence du ballet à la télévision comme au cinéma, notamment grâce à Black Swan, a provoqué un engouement sans précédent pour les leçons de danse, les représentations de Casse-Noisette et même le style vestimentaire des ballerines. Grands dieux!

Serait-ce parce que le public de Black Swan est soudainement envahi d’une fascination malsaine ou d’un goût pour la démence?

 
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