Les gens normaux
17 novembre 2010

Combien de politiciens se targuent de parler au nom des «gens normaux»? Nous entendons souvent ce titre octroyé au peuple. Combien se vantent de se soucier du «vrai monde» et de les défendre contre les «élites», ces méchants gens qui veulent leur dire quoi faire et quoi penser?

Un peu trop quant à moi. Les élections de mi-mandat aux États-Unis nous ont donné notre lot de populisme et la politique canadienne semble suivre la même tangente. Il suffit d’écouter les discours de certains députés à la Chambre des Communes. Par exemple, certains ont déjà cru bon d’esquiver des questions cruciales, notamment sur la torture, sous prétexte que les Canadiens «normaux» ne s’en soucient pas. Édifiant.

En fait, les gens ordinaires semblent seulement exister dans la tête de ceux qui veulent bien qu’ils existent. Ils sont un mythe créé dans l’esprit de gens avides de votes, qui, à défaut d’avoir des preuves crédibles pour appuyer leurs opinions, utilisent cet argument simpliste et facile pour avoir de bonnes lignes dans les journaux du coin. Il se drape ainsi dans la vertu du citoyen ordinaire, aussi factice soit-elle, et ils s’en félicitent.

Pourtant, de tels discours ne font aucunement l’éloge du peuple. Ils ne font que l’éloge de la médiocrité. La plupart du temps, leurs cibles sont les gens diplômés, ceux qui ont le malheur d’avoir fait des études supérieures à Harvard, et qui émettent une opinion contraires à ce que veut le «vrai» peuple. Désormais, ils ne sont que des élitistes qui pensent tout savoir mieux que tout le monde, alors qu’ils ne font que dire ce qu’ils croient être mieux pour tous. Pourtant, ils sont des éléments du débat démocratique. Ils font partie du peuple.

Il faut énormément de prétention pour se faire le porte-parole du peuple. C’est à se demander qui est réellement l’élitiste. Celui qui a une expertise dans un certain milieu et qui partage son avis dans ce domaine ou quelqu’un qui prétend être l’agrégation des idées de la masse? D’ailleurs, ils vont, plus souvent qu’autrement, faire la promotion des préjugés largement répandus dans l’opinion publique. En effet, il est tellement plus aisé de surfer sur la vague plutôt que de la confronter. Qu’une idée soit répandue massivement ne veut pas dire qu’elle est bonne. Une opinion minoritaire n’est pas méprisante du peuple. Elle est uniquement différente. Avoir le courage de s’exprimer lorsque nous allons au contraire du consensus est une preuve que nous ne prenons pas les gens pour des imbéciles. Nous les considérons capables de faire un examen critique de leurs opinions face à de nouveaux arguments. Donc, au contraire de ce que les populistes représentant le «vrai monde» disent, ce sont parfois les «élites» qui sont les plus respectueuses de monsieur et madame tout-le-monde. Ne pas prendre les gens pour des cons est une marque de respect.

Souvent, les attaques des porte-voix du vrai peuple vont aussi être dirigées vers ceux qui font la promotion de la culture générale. Lire Hugo et écouter Mozart serait le hobby d’une gauche caviar complètement déconnectée du monde réel. Encore une fois, ils se montrent plus irrespectueux que n’importe quel «élitiste» envers ceux dont ils croient porter l’opinion. Un petit tour dans la bibliothèque personnelle d’un citoyen ordinaire leur ferait découvrir que ce qu’ils disent n’est qu’un tissu de mensonge et de préjugés. Non seulement découvriraient-ils que le peuple sait lire, mais qu’il aime lire. Ils découvriraient aussi que non seulement les gens écoutent de la musique, mais qu’ils l’apprécient. Être cultivé ne signifie pas se déconnecter des réalités du monde. C’est uniquement apprécié ce que l’Humanité a de mieux à offrir.

Parler au nom du vrai peuple, ce n’est pas le glorifier. C’est le considérer comme trop stupide pour se cultiver et réfléchir. C’est installer une culture de la médiocrité, une valorisation de l’imbécillité et un dédain de l’éducation uniquement pour satisfaire son désir de pouvoir. Ceux qui prétendent parler en son nom ne font que le rabaisser, le traiter en ignare et dire que l’ignorance est quelque chose de bien. On nage ici en plein monde orwellien où l’ignorance, c’est la force. Une telle culture est malheureusement en train de s’installer et laisse présager un triste avenir. Comment espérer que nos enfants veuillent aller à l’université si tout ce qui porte un diplôme est pointé avec un doigt accusateur?

Alors, la citation de Churchill, à l’effet que le meilleur moyen d’être découragé de la démocratie est d’avoir une discussion de 5 minutes avec un électeur, prendra tout son sens.

 
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