La gouvernance mondiale à la dérive
10 novembre 2010
À la veille du prochain sommet du G20, état des lieux d’une gouvernance mondiale qui ne fonctionne pas. Dans moins de deux jours, dix-neuf des États les plus puissants au monde, ainsi que l’Union européenne, se retrouveront à Séoul dans le cadre du G20. L’objectif est de poursuivre les réformes du système financier mondial et l’élaboration d’une nouvelle organisation du G20 afin de prendre en compte les États émergents. Vaste programme. Cet événement dont on ne parle finalement que très peu soulève tout de même des questions fondamentales: peut-on coopérer ensemble à long terme pour favoriser le développement de tous, ceci étant l’essence d’une bonne gouvernance mondiale? En avons-nous les moyens? La motivation? L’envie?

Aux grands maux, les grands remèdes

C’est un fait, les États ont souvent réussi à se mobiliser tous ensemble au lendemain des grandes crises mondiales. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Organisation des Nations Unies voit le jour, ainsi que le plan Marshall, vaste plan américain de reconstruction européenne, le Fond Monétaire International et le GATT, l’ancêtre de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). De même, en 2008, alors que le monde sombre dans la pire crise économique et financière depuis des décennies, toutes les grandes puissances actuelles et émergentes pour relancer la machine économique par des emprunts colossaux. Qu’en sera-t-il à long terme lorsque la crise sera passée? En effet, depuis la création de l’ONU il y a 65 ans, n’y a-t-il plus de guerres et de pauvreté?

Jimmy Lu

La gouvernance mondiale, dans un contexte de mondialisation, a pour but d’instaurer, par le biais d’institutions internationales, des règles d’organisation pour tous les États. À une époque où les pays sont tous interdépendants, cela est nécessaire, en théorie, afin  de faciliter et réguler les interactions. Cette gouvernance est également fondamentale pour mettre en place une action collective des États face aux problèmes globaux comme le réchauffement climatique ou le développement économique durable. Fareed Zakaria, journaliste et auteur américain, expliquait au quotidien français Les Échos que cette gouvernance ne peut évoluer qu’à travers le G20. Cependant, est-ce qu’un ensemble d’États et de banques centrales, ayant tous des intérêts divers et parfois opposés est capable de cela? Le G20 souhaite mettre l’accent sur la coopération politique pour consolider les bases de la croissance économique internationale à moyen et long termes, mais le peut-il vraiment?

Faillite de la gouvernance mondiale

Le système de gouvernance mondiale actuel est-il efficace? Il semble que non. Dans un monde sans autorité exécutive supranationale, chaque État est d’abord guidé par son propre intérêt. De ce constat, chaque interaction entre États n’est qu’une suite de compromis menant rarement à la fin espérée. Un des derniers échecs en date est celui, en décembre dernier, de la conférence de Copenhague sur le réchauffement climatique. Censée révolutionner la lutte contre cette menace croissante, celle-ci s’est achevée sur un accord tout de suite décrié et qui n’apporte que peu de solutions. Cela n’est pas un épisode isolé de la vie politique mondiale et illustre bien le décalage qui peut exister entre différents pays.

Ce qui peut être un sujet dominant pour les pays occidentaux s’avère souvent n’être qu’un souci mineur pour les pays émergents comme la Chine ou l’Inde. L’objectif de ces derniers consiste à continuer de se développer le plus rapidement possible, la préoccupation du changement climatique n’étant, selon eux qu’un luxe de pays riches. Cette différence majeure de perception sur un enjeu mondial ne peut que ralentir sa résolution. Il s’agit de regarder la situation telle qu’elle est et non telle que chacun aimerait qu’elle soit. Chacun a des intérêts et des objectifs différents et un compromis à l’échelle mondiale ne peut être considéré comme une solution efficace à un problème donné.  Les solutions dont l’impact est positif  en temps de crise ne sont jamais que le fruit d’une situation exceptionnelle dans laquelle les pays se mobilisent pour leur survie. En des temps plus tranquilles, chaque État se préoccupe d’abord de ses intérêts propres.

La question financière pour la gouvernance mondiale est d’autant plus cruciale: lui en donne-t-on assez, et ce de manière durable? Là encore la réponse ne fait que refléter la situation actuelle; l’ONU, l’organisation qui, à défaut de ne pas être un gouvernement mondial, se devrait d’être l’outil principal de la gouvernance mondiale, ne connaît qu’un très pâle succès. Et ce ne sont pas les bonnes intentions qui font défaut, mais plutôt la limite de moyens qui lui sont accordés. On blâme fréquemment l’organisation mondiale pour son absence d’action et d’efficacité. La réalité est qu’elle se révèle tout simplement impuissante face à des États défendant leur intérêt propre, ces mêmes États qui l’ont fondée il y a soixante-cinq ans et qui ont refusés de lui accorder trop de pouvoirs de peur de perdre leur souveraineté. Ne pouvant exercer aucune pression financière, ayant perdu un peu de sa légitimité du fait de son inactivité et du système de veto, l’ONU ne peut accomplir sa tâche pour la gouvernance mondiale.

La loi du plus fort

Qui définit alors véritablement l’établissement de régulations à l’échelle mondiale? Qu’est-ce qui influence le processus de prise de décision à l’échelle mondiale? Pour certains, le processus de gouvernance mondiale n’a rien de démocratique, car il ne tient compte que d’une poignée de pays. En première ligne, règnent les deux superpuissances de ce début de XXIe siècle: les États-Unis et la Chine qui ont tous deux droit de veto au Conseil de Sécurité de l’ONU. Puis, viennent les puissances occidentales, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France en tête, ainsi que la Russie, le Brésil et l’Inde qui peinent malgré tout à éclore sur la scène internationale. Le monde n’est que le théâtre de leurs prises de position; il en va de même au sein du G20. Tous les autres pays sont au second plan, constituant une sorte de majorité silencieuse à l’échelle internationale.

Du groupuscule régissant les affaires internationales se détache le duo sino-américain. Par leur pouvoir de dissuasion économique, leur influence sur le monde est sans égale. Le très sérieux journal britannique The Economist s’inquiète justement de savoir si le monde ne dépend pas trop de l’économie chinoise. En novembre 2009, elle détenait plus de 680 milliards de dollars en bons du Trésor américain, faisant d’elle le premier détenteur de la dette américaine. Cela lui permet d’avoir un grand contrôle sur les États-Unis et leur prise de décisions. L’inverse est tout aussi vrai, les États-Unis étant garants de la bonne forme de l’activité chinoise en tant que premier importateur mondial de produits made in China. Cette très forte interdépendance se reflète dans les décisions mondiales. En effet, alors qu’approche le G20 dans la capitale sud-coréenne, Timothy Geithner, le secrétaire d’État au Trésor américain, a accepté de ne pas remettre en cause la sous-évaluation de la monnaie chinoise, le yuan. Cela pourtant est pointé du doigt par le reste de la communauté internationale comme favorisant les exportations chinoises aux dépends de celles des autres pays.

Les États sont-ils les seuls à pouvoir influencer la gouvernance mondiale? Lors du G20, les pays membres souhaitent favoriser leur coordination au niveau économique, budgétaire et monétaire. Seulement, le peuvent-ils vraiment? Ce sont les banques centrales qui sont chargées de la politique monétaire d’un pays ou d’une zone monétaire dans le cas de la Banque Centrale Européenne. Or, ces institutions sont pour la plupart indépendantes, leurs intérêts et objectifs pouvant ainsi être différents de ceux du gouvernement. Par leur contrôle des taux d’intérêts et de la circulation des volumes de monnaie, elles ont un véritable impact dans leur pays mais également dans le reste du monde du fait des innombrables transactions internationales.

Gouvernance mondiale: une nécessité?

Cette remise en cause de l’efficacité de la gouvernance mondiale et de sa nature même nous pousse à nous interroger: a-t-on besoin d’une gouvernance mondiale? Si cela peut interpeller, voir choquer, le Professeur Saideman, professeur en relations internationales à l’Université McGill, répond très clairement que non: «Il parait normal que des pays ayant des intérêts conflictuels» ne puissent coopérer selon lui. L’ONU en est l’illustration parfaite. Il explique que cette institution est limitée, ce qui est une bonne chose car «aucune organisation donnant à la Chine et la Russie le droit de veto ne devrait être considérée comme ayant les tenants et aboutissants de la coopération internationale.» Pourquoi? Les intérêts et les valeurs de ces deux pays sont si différents des autres que cela gèle le processus de coopération. L’inefficacité de l’ONU et de ses États membres à résoudre les conflits et problèmes socio-économiques peut être expliquée ainsi.

Est-ce pour autant que chaque pays ne doit compter que sur lui-même, en plein essor du phénomène de mondialisation? «Nous pouvons avoir quelques éléments de gouvernance», continue le Professeur Saideman. « Par exemple, des pays peuvent accepter de coopérer sur des questions spécifiques et dans des régions spécifiques.» Depuis déjà des dizaines d’années, se développent des organisations par groupe de pays se concentrant sur certains secteurs. L’exemple le plus élaboré étant l’Union Européenne et sa politique économique commune. Même si ses acteurs peuvent rencontrer des divergences d’intérêts, la collaboration économique entre les États-membres s’inscrit dans la dynamique de mondialisation et favorise son essor, l’UE étant maintenant la première puissance économique mondiale en termes de Produit Intérieur Brut selon le Fonds Monétaire International. Le Professeur Saideman explique que «ces éléments de gouvernance sont plus que nécessaires et significatifs pour rendre les relations internationales et les échanges internationaux plus fructueux et moins conflictuels.»

Ainsi, doit-on déjà enterrer le G20? Personne ne peut se prononcer là-dessus. Cependant, du fait de divergences post-crise croissantes entre les États, on ne peut attendre de grandes annonces du coté de Séoul, la Chine refusant toujours, par exemple, de changer son taux de change. Au-delà de ce G20, le processus de gouvernance mondiale doit laisser d’avantage de place au développement d’organisations aux objectifs plus spécifiques et entre pays sur une longueur d’onde similaire. C’est par ce type de changement dans la nature de la coopération internationale que le développement à long terme et la résolution de problèmes mondiaux verra le jour.

 
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