Chicago: un verre d’espoir
18 octobre 2010
Après 28 ans d’absence au Québec, Judy Chicago présente l’exposition Chicago in glass/en verre au Musée des maîtres et artisans du Québec.

Cinq bustes de la série Toby Heads (2009-2010) représentant un personnage androgyne occupent le centre de la salle. Ces têtes sans cheveux, violettes, jaunes et oranges, ou blanches avec des détails argentés ou dorés sont des variations du moulage de la tête de Toby Shor, un ami de Chicago qui, au moment de la création, combattait un cancer. La main de l’artiste se fait si habile qu’elle arrive à capter la lumière de l’être: si l’expression du visage apparaît dévastée, les couleurs des sculptures restent vives et claires. L’humanité que dégagent les différents bustes renvoie à une réflexion sur l’esprit humain et sur sa représentation matérielle.

La deuxième série présente une dizaine de mains aux couleurs éclatantes. Placées dans différentes positions, ces mains sont autant de petits monuments louant leurs différentes capacités et faisant référence, entre autres, à la pratique de l’artisan ou de l’artiste dont les mains sont l’outil premier. Le professeur Norman Cornett, docteur en histoire et en sciences religieuses, et traducteur du catalogue de l’exposition, affirme que «la main est emblématique de la condition féminine puisque la femme est appelée à vaquer à tellement de tâches. Donc, pour [Judy Chicago], c’est devenu un symbole de tous les devoirs des femmes».

La pièce maîtresse de l’exposition est le grand vitrail Rainbow Shabbat: A Vision of the Future (1992), idéalement placé dans le chœur de l’église (le Musée des maîtres et artisans du Québec est situé dans une ancienne église catholique adjacente au CÉGEP de Saint-Laurent). Une dizaine de personnages, d’ethnies, de cultes, de sexes et de tranches d’âges différents sont, dans Rainbow Shabbat, assemblés autour d’une même table, en communion. Le message est clair: Judy Chicago rêve d’un monde où la diversité ne serait plus motif de séparation, mais d’union. Malgré l’idée quelque peu naïve, la fresque se marie si bien aux vitraux originaux de l’église que le message d’espoir véhiculé par les pièces de l’artiste est en parfaite harmonie avec les objets sacrés encore présents sur l’autel. De plus, l’atmosphère sereine et silencieuse de l’église est propice au recueillement et à l’introspection nécessaire à l’appréciation de Rainbow Shabbat.  Norman Cornett croit, au contraire, que «ce qui frappe chez Judy Chicago c’est qu’elle ne souffre pas d’illusion. Elle garde ses idéaux, mais elle est consciente de la réalité sur terre. […] Voir ces gens bien différents, autour d’une seule et même table, ça c’est ce qu’il nous faut viser. […] Je crois que Judy Chicago fixe magistralement ce cap dans son œuvre.»

Judy Chicago est connue pour The Dinner Party (1979), une gigantesque installation composée d’une longue table décorée de trente neuf couverts où chacun est associé à une personnalité féminine oubliée par l’Histoire. À partir de cette installation, elle est devenue une référence en matière d’art féministe, même si elle s’intéresse aussi à la condition humaine en général. Reconnue pour son éclectisme, Chicago est toujours en quête de surpassement, comme en témoignent sa représentation de l’accouchement à travers une série de tricots, ou celle du cycle menstruel de la femme par des cabinets d’aisance. Ne reculant devant rien, Judy Chicago décide, pour Chicago in glass/en verre, de faire tomber le mur qui sépare traditionnellement l’artisanat de l’Art et d’explorer le verre. Pour ce faire, elle a travailé comme stagiaire chez les maîtres-verriers Ruth et Norm Dobbins à Santa Fe ainsi qu’à la Lhotsky Glass Foundry de Prague. En résulte une vingtaine de pièces colorées et magnifiquement réussies.

Malheureusement, l’envoûtement s’évanouit lorsque le visiteur se rend compte qu’après une quinzaine de minutes sa visite est peut-être déjà terminée. En effet, les pièces de Judy Chicago, réalisées en collaboration avec Bob Gomez, Dorothy Maddy, Ruth et Norm Dobbins, sont si remarquablement effectuées, si lumineuses que l’on est extrêmement déçu qu’il n’y en ait pas plus. La technique d’exploitation du verre de Judy Chicago a le mérite de laisser le visiteur sur sa faim.

 
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