À la guerre comme à la mer
15 novembre 2016 - Image par Hortense Chauvin
Les soeurs Coulin et Soko nous présentent leur dernier film, Voir du pays.

Primé au Festival de Cannes 2016 dans la sélection Un certain regard, le film Voir du Pays, de Delphine et Muriel Coulin, était présenté au Festival Cinémania  le 9 novembre dernier. Soko et Ariane Labed y intérprètent Marine et Aurore, deux jeunes militaires. À leur retour d’Afghanistan, l’armée les installe avec leur section dans un hôtel de luxe chypriote sensé leur permettre d’oublier la guerre avant leur retour à la société civile. À travers leur exploration de ce sas de décompression, les soeurs Coulin offrent un regard inédit sur une guerre trop souvent oubliée. Le Délit est parti à la rencontre des deux réalisatrices de Soko.


Le Délit (LD): Ce film est une adaptation de votre livre. Pourriez-vous nous parler du processus d’adaptation? Le moyen d’expression du cinéma vous a-t-il permis d’explorer de nouvelles perspectives que le livre n’offrait pas?

Delphine Coulin (DC): Le livre en fait, il est construit comme une pâte feuilletée qui alternerait la période où les deux filles se connaissent nouent une amitié hors-norme puis décident de s’engager dans l’armée, la période où elles sont en Afghanistan et où c’est la guerre, et la période du sas qui est explorée dans le film. C’est une alternance entre les trois périodes. Quand on s’est posé la question d’adapter avec Muriel on s’est dit assez vite que rajeunir les actrices n’était pas quelque chose qui nous intéressait, souvent c’est raté dans les films — donc on a éliminé la partie en Bretagne de l’adolescence — et on voulait encore moins prendre deux actrices, parce que l’on perdrait en empathie pour les personnages. On voulait se concentrer sur Soko et Ariane. Les scènes de guerre, ça a été fait un million de fois dans les films, et ô combien réussi par des maîtres du cinéma, donc on n’avait pas envie de s’y coller non plus. Et en plus, la partie la plus pertinente, avec des outils d’image, c’était la partie du sas, parce qu’il y a tout un questionnement sur le voir, l’image, est-ce qu’une image peut changer la vie, est-ce qu’une image peut guérir.

LD: Le film propose un regard particulier sur le corps. Soko, comment vous êtes-vous préparées physiquement et psychologiquement? Comment avez-vous abordé la question du corps en tant que réalisatrices?

Soko: C’est très important pour elles, le corps, justement. Elles voulaient filmer les peaux, les corps abîmés, comment rentre-t-on d’une expérience comme ça. On s’est entrainées avec les garçons avant à Paris avec une coach, qui est devenue sophrologue, mais qui était dans l’armée et qui, après sa carrière de militaire, a fait beaucoup de sas. Elle a fait une dizaine de sas, et donc elle a vu beaucoup de gens rentrer de mission complètement défaits. C’est marrant parce qu’elle nous racontait beaucoup d’anecdotes de gens à qui elle faisait faire des exercices de sophrologie, et il y en a pour qui ça marchait super bien, qui arrivaient à se détendre. Elle voyait la différence entre le moment où ils arrivaient et celui où ils repartaient du sas. Et pour d’autres ça ne marchait pas du tout. Leurs corps étaient restés en Afghanistan. Et du coup, on s’est beaucoup entraînées avec cette femme, qui nous a beaucoup parlé de ça. C’était très important pour les filles de filmer ça.

LD:  Est-ce que ça a rendu le tournage éprouvant?

Soko: C’était hyper éprouvant, oui. En tout cas pour moi. C’est un rôle qui est tellement à l’opposé de ce que je suis dans la vie, je suis complètement anti-violence et tout d’un coup je joue une fille très violente, très masculine, qui doit vraiment être un petit bonhomme pour arriver à survivre dans un milieu dominé par les hommes, et où il n’y a pas de place pour la vulnérabilité… Comme moi dans ma vie je suis quelqu’un de très émotionnel et, justement, très à fleur de peau, et je n’ai aucun problème à parler de mes émotions, d’un seul coup de jouer une fille qui est tout, tout, tout à l’intérieur et qui ne veut rien laisser paraître c’était très, très difficile pour moi. En fait, j’ai vécu le film un peu comme mon personnage, j’étais en déni à propos du fait que je n’allais pas bien, aussi. Je ne m’étais pas rendue compte à quel point elle allait pas bien. En acceptant le film, je m’étais dit «oui», j’étais très consciente que l’on faisait un film sur le syndrome post-traumatique, mais je niais complètement qu’elle n’allait vraiment pas bien quoi. Donc les filles, leur indication principale pendant le film c’était «non mais plus grumpy, plus grumpy» (rires). Je ne me rendais pas compte qu’elle n’allait pas bien à ce point. Donc c’était un peu traumatisant émotionnellement.

LD: C’est un film qui explore aussi la culture extrêmement masculine de l’armée, le dénigrement constant des femmes dans cet environnement. Comment est-ce que vous avez voulu aborder cette question difficile?

DC: En fait pour moi ce n’est pas tellement différent dans l’armée que dans le reste de la société, seulement dans l’armée ça se voit beaucoup plus et donc au cinéma c’est plus intéressant (rires). C’est un monde masculin par définition, où la virilité est juste la valeur première. Du coup tout le questionnement sur est-ce que l’expérience au monde est différente quand on a un corps de femme ou un corps d’homme se voit beaucoup plus dans l’armée.

Muriel Coulin (MC): C’est beaucoup moins visuel. C’est moins visuel que la guerre, ou que le traumatisme de guerre dans un hôtel cinq étoiles. Il y avait tout d’un coup une confrontation visuelle où là on pouvait, en passant du militaire au civil, aborder ces thèmes-là, où justement, le sexe affleure à nouveau. En passant du militaire au civil, on avait tout d’un coup un retour aux instincts primaires.

Soko: Et puis c’est ça par rapport au corps, justement les filles voulaient montrer que d’un seul coup passer de fille en uniforme, qu’on ne regarde pas, et puis elles arrivent à la plage et elles sont en maillot de bain et d’un seul coup elles redeviennent des proies.

LD: Dans le film on retrouve des thèmes déjà présents dans votre précédent film 17 filles: les personnages viennent de Lorient, et parlent du manque d’opportunité sociaux-économiques, qui les poussent à rentrer dans l’armée. Est-ce que ce sont des thèmes qui vous tiennent à cœur?

MC: Oui, c’est sûr. Nous, nous avons réussi à nous échapper, même si on a un lien très affectif avec Lorient. On a senti ça à deux époques différentes, parce que moi je suis plus vieille que Delphine, mais à deux époques différentes on a vraiment senti ce besoin de partir. Sans arrêt à Lorient il y a un horizon, on voit des bateaux partir, et puis c’est quand même une tradition des Bretons, de partir au loin. Nous on avait l’impression à l’adolescence que les perspectives que l’on nous proposait n’étaient pas nombreuses, et c’était de rester dans le coin, d’avoir un boulot, des enfants, bien tranquille. Nous on avait juste envie de faire exploser tout ça. Je pense que d’en parler, c’est une manière aussi de mettre quelque chose de nous dans les personnages.

LD: Le film dénonce une sorte de banalisation de la guerre… Il y a comme des décalages tout le temps, vous en parliez d’ailleurs, entre les touristes à Chypre et le groupe et militaire ou encore entre la réalité du terrain en Afghanistan et les campagnes de recrutements de l’armée que l’on voit à la télé (qui font très jeu vidéo)…

Soko: Et qui vendent du rêve!

LD: Exactement! Et donc pour vous c’était important de sonner l’alarme sur ces phénomènes?

MC: Bah oui, oui c’est important! Qu’on ait fait une guerre pendant 13 ans et qu’on n’ait pas voulu le voir, parce que à un moment donné nous sommes tous responsables quand même. C’est à dire que la guerre du Vietnam elle s’est arrêtée à un moment où ça devenait intenable parce que l’opinion publique se renverse et donc les gouvernements à un moment donné ils sont bien obligés d’écouter. Et ces guerres-là (les interventions en Irak et en Afghanistan, ndlr) on n’a pas voulu les voir et aujourd’hui on le paye chaque jour… La plus grande tragédie depuis la Seconde Guerre mondiale c’est la crise des migrants aujourd’hui en Europe et ce n’est pas un hasard que ces populations viennent principalement de Syrie, d’Irak ou d’Afghanistan où nous sommes allés faire la guerre.

LD: Aussi c’est intéressant comment, même s’il y a ce décalage entre les sociétés occidentales qui vivent dans cette sorte de petit paradis en Chypre et la réalité de la guerre en Afghanistan, ce groupe de militaire agit en somme comme une liaison entre ces deux mondes, où ils permettent à la violence de voyager de l’Afghanistan à la France…

MC: Exactement, et ce n’est pas pour rien aussi qu’il y a le plan à la fin d’échange de regards entre Ariane (une militaire dans le film, ndlr) et le groupe de migrants qui arrivent à Chypre. C’est qu’à un moment donné il y a comme une communauté humaine de part et d’autre. Enfin…ils sont victimes de la guerre, aussi bien les soldats que les migrants, et le point de jonction c’est ça…

LD: Lorsqu’ils sont dans l’hôtel on a l’impression que personne n’est vraiment conscient de ce qui se passe, que leur violence se diffuse et semble presque incontrôlable…

DC: Parce que eux ils reviennent chargés d’une violence qui va se diffuser. Nous on part du principe que la violence c’est comme l’énergie, elle se transforme mais ne parvient pas vraiment à disparaître, sauf au moment du sacrifice du bouc-émissaire. On part du principe qu’ils arrivent chargés de violence et que cette violence elle va se décharger sur les touristes et puis sur les Chypriotes et puis finalement à l’intérieur même du groupe. Et que c’est à partir du moment où il y a un acte vraiment violent qui dépasse les autres que la tout d’un coup ouf on prend confiance qu’on a été vraiment trop loin et qu’il faut essayer de se calmer quoi.

LD : Vous êtes en tournage tard le soir, toute l’équipe est à plat: quelle chanson jouez-vous pour remotiver les troupes?

DC : No one’s little Girl (de The Raincoats, ndlr) (rires)

 
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