L’Ouganda sans Kony
20 mars 2012
Le phénomène créé il y a deux semaines par l’organisation étatsunienne Invisible Children a créé une véritable commotion à travers le monde.

La vidéo Kony 2012 se concentre uniquement sur la capture du chef des rebelles de la Lord’s Resistance Army (LRA) de 1988 à 2006 et simplifie atrocement la situation de l’Ouganda et le rôle de la communauté internationale.

L’Ouganda est un petit pays d’Afrique de l’est dont la population est comparable à celle du Canada. Parce que chaque parcelle du pays est occupée par l’homme, la plupart des terres sont destinées à l’agriculture et les forêts doivent être protégées, ou disparaître. Les parcs nationaux pullulent pour mettre à profit les richesses naturelles. Dans ce pays situé à l’équateur, la jungle équatoriale côtoie la savane et les merveilles naturelles attirent chaque année plus de touristes.

Mais l’histoire de la «perle d’Afrique» , comme l’appelait Churchill, n’est pas rose et c’est ce que veut montrer la vidéo Kony 2012. Après la dictature d’Idi Amin Dada, voilà que le XXIe siècle a choisi son combat en Ouganda: l’opposition entre le gouvernement ougandais et les rebelles de la LRA, la terrible réalité des enfants-soldats.

La vidéo, qui appelle à la capture du leader de la LRA Joseph Kony, présente cet homme comme l’ennemi numéro un de l’humanité. Pourtant, la LRA a été active en Ouganda de 1988 à 2006. C’est maintenant en République démocratique du Congo et en République centrafricaine que le groupe rebelle attaque et détruit des vies.

Ce n’est pas que le sujet est périmé, je n’oserais jamais dire que le mauvais traitement d’enfants ne doit pas être abordé, mais on se demande pourquoi l’enjeu des enfants-soldats est mis sur la table en 2012, alors qu’Invisible Children ne l’a pas fait entre 1988 et 2006. À l’heure actuelle, Joseph Kony se terre probablement en RDC, dans un buisson de la frontière, démuni et défait. Aujourd’hui, c’est plutôt la LRA qu’il faut viser, et il faut l’attaquer en RDC.

Le film d’Invisible Children est donc sorti de nulle part. Ou peut-être pas? L’appel de l’organisation est peut-être fondé sur un désir intrinsèque d’aider les jeunes Ougandais de la vidéo, mais il faut demeurer prudent  puisqu’une mine d’or commence tout juste à être exploité en Ouganda: le pétrole.

En créant une vidéo d’une trentaine de minutes pour relancer l’intérêt pour un conflit qui commence à s’éteindre, Kony 2012 détourne l’attention de ce qui est fait ou pourrait être fait comme développement en Ouganda, comme si rien n’avait été fait jusqu’à présent. En fait, la vidéo oublie qu’un nombre impressionnant d’organisations de partout et de tous genres se sont mobilisés dans le Nord du pays où se déroulaient les conflits entre rebelles, citoyens et armée ougandaise. D’ailleurs, la plupart sont sur place pour de longues années encore.

L’histoire des enfants-soldats en Ouganda est contée depuis très récement. D’ailleurs, il n’y a pas plus que deux ans que le Nord du pays est sécuritaire. Gulu, la métropole des organismes de coopération internationale, vit encore des «touristes humanitaires», même après la fin des conflits. Quoique ce n’ait pas toujours été le cas, la ville de Gulu est maintenant accueillante. L’Université Concordia, par exemple, envoie chaque année des étudiants par le biais de leur Concordia Volunteer Abroad Program pour «développer des maisons durables» dans Gulu.

D’ailleurs, c’est dans Gulu que se retrouve le joyau national de l’Ouganda en termes de solidarité internationale, de résistance aux rebelles, de don de soi et de toutes les qualités requises pour apprécier Kony 2012. St. Mary’s Hospital Lacor, hôpital créé par Lucille Teasdale et Piero Corti, est probablement l’établissement de santé le mieux géré de l’Ouganda et d’Afrique de l’Est. Les deux Canadiens qui ont fondé l’hôpital au début des années 1960 en ont fait un établissement de renommée mondiale. Durant les années d’Idi Amin Dada, et lors des frappes de la LRA, les Ougandais se servaient de l’hôpital comme d’une forteresse.

Ce qui est particulièrement impressionnant avec St. Mary’s c’est qu’il n’a rien à voir avec l’aide humanitaire donnée par des organisations non-gouvernementales internationales qui tâchent de se donner bonne conscience. Même si le siège social de la fondation Lucille Teasdale est basé à Montréal et dépend de donateurs, les administrateurs et tout le personnel de l’hôpital sont Ougandais.

Il faut peut-être trouver Kony, mais il faut aussi admettre que la vidéo oublie à peu près tout de l’Ouganda, de la Lord’s Resistance Army et des enjeux politiques actuels dans la région.

De plus, au-delà du simplisme du film, il y a des erreurs factuelles évidentes qui me chicotent et remettent en question la crédibilité du lot: l’Ouganda est en Afrique de l’Est, pas en Afrique centrale.

Finalement, bien pensant, mauvais pensant, l’important c’est qu’on y pense? Non, je crois que s’attaquer à l’organe malade, Joseph Kony, ne génère pas la réflexion nécessaire chez les «gens développés», soit le questionnement de notre implication à corps perdus, les yeux fermés, dans des causes qui nous semblent nobles parce qu’elles sont ailleurs.