Robert Fisk à Montréal
10 mars 2009
Le journaliste du quotidien britannique The Independent écorche la complaisance de l’establishment canadien envers Israël

«La situation au Moyen-Orient est catastrophique», a lancé d’entrée de jeu Robert Fisk dans une conférence donnée à l’UQÀM le 20 février dernier. Le correspondant au Moyen-Orient du journal britannique The Independent a dressé le topo de la situation dans cette région turbulente et a commenté la couverture médiatique qu’en font les journaux occidentaux.

Après avoir lu quelques extraits d’articles tirés de grands journaux canadiens concernant le récent conflit israélo-palestinien dans la bande de Gaza, M. Fisk a interpelé l’audience en affirmant qu’on peut lire «des articles bidons dans la presse canadienne.» Il s’est d’ailleurs plaint à ce sujet: «Pourquoi les journalistes ne posent pas les questions qui dérangent?». D’après lui, les journalistes occidentaux «ont couvert le [récent] conflit comme s’il s’agissait d’un match de football», avec des gagnants et des perdants. Et c’est ce «travestissement de la réalité» que dénonce M. Fisk. «Il faut [que les journalistes occidentaux osent] confronter la réalité, et non plus essayer d’assurer le peuple.»

Non sans qu’il y ait apparence de contradiction, M. Fisk ajoute croire «que les journalistes se doivent d’être neutres, impartiaux et du côté de ceux qui souffrent.» Il affirme la nécessité de «parler des morts et des survivants», prenant pour exemple sa couverture des affreux événements de Sabra et Chatila en 1982. M. Fisk a aussi dénoncé la banalisation de l’accusation d’antisémitisme. «Lorsque de nombreux journalistes sont ainsi qualifiés s’ils critiquent Israël pour certaines conduites, c’est un scandale, une calomnie», s’est-il indigné. M. Fisk a aussi dénoncé la censure. Il a dit de pas subir de censure de la part de son rédacteur en chef, contrairement à un certain nombre de ses collègues américains. D’un autre côté, il s’est félicité de voir que, pour la première fois, des journalistes palestiniens ont couvert les événements et a qualifié Al-Jazeera de «bénédiction pour les journalistes.»

M. Fisk a aussi commenté les politiques occidentales menées au Proche-Orient. Il s’est révolté de voir l’ancien premier ministre britannique Tony Blair comme envoyé de la «paix» dans la région. «Comment ce menteur peut-il se croire l’envoyé de la paix après avoir trempé ses mains dans le sang de centaines de milliers d’Irakiens?», s’est-il exclamé. En ce qui concerne la politique étrangère américaine, il s’est permis un brin d’humour, commentant que «la situation avec Hillary Clinton ne va pas changer, car elle veut être la prochaine présidente. Elle n’a pas intérêt à changer fondamentalement le discours américain au sujet d’Israël.» M. Fisk semble n’épargner personne. Pour ce qui en est de la nouvelle administration américaine, il s’est montré sceptique. «Il n’y a là-bas [à Washington] que la machine du pouvoir politique (…). Si on ne comprend pas cela, on ne comprendra jamais qu’il n’y a aucun mouvement pour régler le dossier israélo-palestinien», a-t-il expliqué, ne ratant pas l’occasion pour indiquer que le Canada est en guerre en Afghanistan et a noté que «M. Ignatieff n’est pas différent de  M. Harper.» M. Fisk n’en finit pas d’invectiver la classe au pouvoir. Il a poursuivi en disant que les dirigeants «transforment les forces de maintien de la paix en forces de maintien de la guerre».

C’est aussi en historien que M. Fisk s’est adressé. Il a dit avoir calculé qu’il y aurait actuellement vingt-deux fois plus de soldats occidentaux au Moyen-Orient qu’il n’y avait de croisés au XIIe siècle. Citant des figures emblématiques de la lutte arabe, M. Fisk a dit que «Lawrence d’Arabie avait déjà compris la situation.» Il laisse paraître son effarement face au manque d’attention que l’on porte à l’histoire. «Nous ne prévoyons rien, nous ne pensons pas à l’avenir et nous n’en parlons pas. Nous ne comprenons rien, ni la frustration ni la colère que ces gens [au Moyen-Orient] ressentent», a-t-il dit.

La franchise de M. Fisk est presque déconcertante. Souhaitant «donner un exemple de la façon de voir la réalité» à travers son métier, M. Fisk a fini par lancer une invitation à l’engagement en disant que «nous devons accepter que nous sommes tous sur la ligne de front.» Et après avoir interpelé l’audience face à ce défi, il a conclu qu’il «devait y avoir un moyen».