Archives des Débat - Le Délit https://www.delitfrancais.com/category/societe/debat/ Le seul journal francophone de l'Université McGill Tue, 23 Mar 2021 13:50:58 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=6.8.2 Penser le militantisme étudiant après la pandémie https://www.delitfrancais.com/2021/03/22/penser-le-militantisme-etudiant-apres-la-pandemie/ Tue, 23 Mar 2021 01:02:06 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=43160 Pour ouvrir une nouvelle voie dans l’histoire du syndicalisme étudiant au Québec.

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Depuis 2012, la grève étudiante ayant marqué toute une génération, le mouvement étudiant québécois est entré dans une période dont nous ne sommes pas encore ressorti·e·s. Les grandes associations de type «syndicalisme de combat» sont toutes tombées les unes après les autres, ne laissant en vie que celles pratiquant un bureaucratisme exacerbé. L’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSÉ) s’est lentement désintégrée après 2012 pour finalement s’échouer jusqu’à sa dissolution en 2019 tandis que la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ) a disparu dans le cadre d’une crise de confiance en 2015. Cette dernière a aussitôt été remplacée par l’Union étudiante du Québec (UEQ), émule universitaire de la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ), qui, elle, poursuit ses activités sans heurts apparents. Dans un communiqué publié avant la disparition de l’ASSÉ en 2019, il était question d’une structure pouvant à terme remplacer celle-ci, mais rien n’a pointé le bout de son nez jusqu’à ce jour. C’est sans compter sur l’apparition puis la disparition de l’Association pour la voix étudiante au Québec (AVEQ) dont l’existence pleine de promesses pour les régions fut catastrophique du début à la fin.

Un soupçon de déjà-vu

Bien que ces dernières années soient tout sauf réjouissantes pour la santé du syndicalisme étudiant au Québec, cette asphyxie n’est en soi guère une nouveauté, comme le rappelle le sociologue Jean-Philippe Warren dans un article paru en 2018. Déjà dans les années 1960, alors que le Québec était plongé dans la Révolution tranquille, le militantisme étudiant montrait des signes de faiblesses. Les signes d’une déconnexion entre les élites syndicales étudiantes et la base qu’elles sont censées représenter se font sentir, même si les grandes associations de l’époque, comme l’Union générale des étudiants du Québec (UGEQ), faisaient des pieds et des mains pour accroître la participation des étudiant·e·s.

«Le mouvement étudiant n’a de plus grand ennemi que la bureaucratie»

Avec la pandémie, nous pourrions prendre du recul et, une fois de retour sur les campus, permettre au syndicalisme étudiant de repartir sur de meilleures bases. Au-delà de l’opposition classique entre le syndicalisme de combat et celui de dialogue, le clivage régions/grands centres joue un rôle crucial dans l’efficacité ou le surplace de ces grandes associations nationales. La représentativité globale du militantisme est également à mettre en cause à toutes les échelles. Le mouvement étudiant n’a de plus grand ennemi que la bureaucratie qui transforme tranquillement des espaces de représentativité pour les membres en clubs privés comparables, en termes d’impact concret, aux ailes jeunesses des partis politiques.

Un militantisme exclusif

Des fédérations étudiantes où règne la bureaucratie, l’inefficacité et le manque d’audace et de transparence: bienvenue sur la scène des associations étudiantes nationales au Québec. Rendez-vous dans n’importe quel cégep du Québec où l’association étudiante locale est membre de la FECQ et demandez aux étudiant·e·s : «connaissez-vous la FECQ»? La réponse risque d’en décevoir quelques-uns. 

Que ce soit la FECQ ou l’UEQ, toutes deux sont les chantres d’une vision ultra-hiérarchisée du militantisme étudiant qui exclut à la fois une majorité d’étudiant·e·s ainsi que certaines associations régionales avec lesquelles elles peinent à régler leurs litiges. Par exemple, les conflits des associations du Cégep de Saint-Félicien et du Collège d’Alma concernant leurs désaffiliation de la FECQ, que cette dernière ne reconnaît toujours pas, se poursuivent depuis 2013. Bien que ces associations n’aient plus aucun lien avec la fédération et qu’ils aient cessé de payer des cotisations, la FECQ les considère toujours comme membres et rien n’a été fait pour recréer des ponts sur de solides fondations. Forcément, les cotisations de ces deux associations de petites villes du Lac-Saint-Jean ne sont rien en comparaison à celles des grands cégeps montréalais; la logique économique explique derechef le phénomène..,

Le militantisme exclusif de la FECQ essaie tant bien que mal de faire croire à un mouvement populaire, alors que ce n’est pas le cas. Bien qu’elle se présente comme étant la voix unie des étudiants membres, le déficit de légitimité de la FECQ est immense. 

Des frais d’environ 5$ per capita sont directement prélevés aux étudiant·e·s membres à chaque session dans l’objectif d’assurer la «représentation». On peut donc s’attendre à un droit de regard sur les décisions et sur la gestion des dirigeant·e·s. Lorsque la gestion de nos associations étudiantes locales ne nous plaît pas, nous possédons tous·tes les recours nécessaires à la sanction des dirigeant·e·s associatif·ve·s. Il n’en est pas de même pour les associations nationales, même si les étudiant·e·s paient cher leur affiliation. 

De plus, les comités exécutifs des associations locales ne sont pas les meilleurs surveillants, puisque les associations nationales recrutent leurs futur·e·s exécutant·e·s à même ceux-ci. L’ultime recours est la désaffiliation, mais celle-ci engendre des processus complexes qui demandent, comme à la FECQ, un référendum surveillé par l’association nationale. 

«Le militantisme exclusif de la FECQ essaie tant bien que mal de faire croire à un mouvement populaire, alors que ce n’est pas le cas»

Vous ne verrez pratiquement jamais l’exécutif·ve d’une association nationale prendre la parole dans l’assemblée d’une association étudiante locale membre. Ironiquement, les associations nationales tirent leur légitimité des étudiant·e·s, mais font en même temps tout pour les éviter et protéger un système indécemment hiérarchisé. De mon expérience, les associations nationales ne pointent le bout de leur nez que pour la logistique des fêtes étudiantes. La cotisation est chère payée!

Puisque l’on parle de finance, il suffit de regarder le budget de l’UEQ – dont plus de la moitié est consacrée à faire fonctionner la structure – pour se rendre compte qu’on ne sert pas véritablement la communauté étudiante, mais bien les exigences d’une machine bureaucratique. La taille du budget n’est pas en soi la question, c’est l’utilisation qui en est faite qui importe. Si l’UEQ a au moins la décence d’être transparente en publiant son budget, la FECQ tant qu’à elle ne le rend pas public et permet aux administrateur·rice·s de le consulter en huis-clos seulement.

Passif, pas agressif

La passivité du syndicalisme bureaucratique étudiant pratiqué par la FECQ et l’UEQ constitue une défaite pour la condition étudiante. Sur le plan des revendications politiques, ces associations pratiquent l’aplaventrisme généralisé menant à l’absence de rapport de forces avec les autorités gouvernementales. Les demandes et les exigences de ces associations, inscrites en formules creuses, masquent cette absence de rapport de force. Même si elles représentent plusieurs dizaines de milliers de membres et exigent des changements, les gouvernements n’ont aucune raison d’obtempérer, notamment parce que ce type de syndicat étudiant ne possède aucun levier de mobilisation, puisqu’il pratique le militantisme exclusif à outrance. À défaut d’avoir du succès sur le plan politique, on se retrouve à organiser des concours aux allures de mauvaise blague pour faire gagner un iPad pro d’une valeur de 1100$. Au moins, cette association se donne bonne conscience auprès de la base, argumentant avoir fait l’effort d’offrir un gadget inutile et hors de prix à UN·E SEUL·E étudiant·e. 

«Ils pensent à ce que cette implication supplémentaire sur leur curriculum vitae peut leur apporter personnellement»

Il va sans dire que le syndicalisme étudiant mou plaît à une certaine classe de bureaucrates gentilshommes. Tout comme les étudiant·e·s conçoivent leur condition, ces bureaucrates gentilshommes voient leurs postes dans ces associations comme étant temporaires. Ils pensent à ce qui vient après et à ce que cette implication supplémentaire sur leur curriculum vitae peut leur apporter personnellement. Pour donner une image simple, les gains futurs que peut engendrer une discussion cordiale avec un·e ministre sont potentiellement plus grands que ceux d’une manifestation dans la rue. Ceci n’est toutefois pas un reproche, mais plutôt la constatation d’un système raté ne servant pas la majorité. Il y a des gens valeureux qui se sont engagés dans ces associations et qui le font toujours à l’heure actuelle. Or, si l’on souhaite développer un réel rapport de force et un véritable militantisme pérenne dans le temps, l’approche bureaucratique n’est visiblement pas la bonne.

Qu’en est-il des associations locales?

Pour plusieurs associations membres, on semble justifier l’adhésion à la FECQ et à l’UEQ pour des raisons d’efficacité. Particulièrement chez les associations régionales, on semble croire que la FECQ et l’UEQ agissent comme des courroies de transmission pour leurs revendications à l’échelle nationale. En est-il vraiment ainsi? La courroie de transmission ne semble aller que dans un sens. Les associations locales font la promotion des campagnes nationales des fédérations tandis que ces dernières ne semblent pas prendre en compte les intérêts spécifiques de chaque association qu’elles représentent. Les associations locales ne peuvent compter que sur elles-mêmes pour représenter efficacement leurs membres.

Je ne possède pas de solutions miracles aux problèmes qui frappent actuellement le milieu du syndicalisme étudiant au Québec. Toutefois, si les structures nationales sont nécessaires, elles devraient prendre la forme notamment de tables de concertation ou de structures les plus minimales possibles sans compromis sur l’efficacité de la représentation, ce que ne peuvent offrir les associations bureaucratiques. Cette représentation devrait avant tout être régionale puisque les associations nationales actuelles sont inaptes à rendre compte de la diversité de réalités vécues partout au Québec. Ce sont les associations étudiantes locales qui donnent de la substance aux revendications et elles doivent redevenir l’unité de base de la mobilisation des étudiants. Une fois que nous serons tous de retour sur les campus, on peut spéculer sur le fait que les étudiant·e·s voudront rompre avec la monotonie de la pandémie et souhaiteront s’engager un peu plus dans leur milieu. Le moment est donc rêvé pour amorcer une vraie réflexion sur le syndicalisme étudiant au Québec et permettre aux associations étudiantes d’emprunter une nouvelle voie.

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La dignité au sein du débat sur la liberté académique https://www.delitfrancais.com/2021/03/15/la-dignite-au-sein-du-debat-sur-la-liberte-academique/ Tue, 16 Mar 2021 02:34:27 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=42913 Inviter les étudiant·e·s à dialoguer sur la liberté académique axée sur les principes d’égalité et de dignité.

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Le débat entourant la liberté académique et la liberté d’expression qui agite les campus à travers le Québec est arrivé à la Faculté de droit de McGill. Jusqu’à présent, ce débat a été présenté comme opposant la «liberté d’expression» à la «cancel culture». Cependant, cette manière de cadrer la discussion simplifie dangereusement les enjeux et accentue la polarisation. À cela, nous répondons que la liberté académique n’est pas affaiblie par des efforts pour créer un environnement et faire usage d’un langage anti-oppressant. Nous argumentons au contraire qu’elle est renforcée par la promotion d’un environnement intellectuel enrichi, fondé sur les notions d’égalité, de dignité et d’intégrité.

L’emploi d’un langage oppressant et raciste sur les campus a des conséquences néfastes, ayant même mené certain·e·s étudiant·e·s à renoncer à leurs études. En remettant ainsi en question leur mérite et leur dignité, ces étudiant·e·s ont vu leurs études se faire «canceller». Cela a pour effet de compromettre le bien-être et les opportunités académiques des étudiant·e·s.

Exiger de nos pairs et de nos institutions qu’iels soient tenu·e·s responsables n’est pas l’équivalent de la «cancellation». Plutôt, les étudiant·e·s qui cherchent à contester les inégalités systémiques profondément ancrées dans nos campus demandent une prise de responsabilité et des réparations pour les préjudices présents et passés. Il est crucial de le rappeler: la liberté académique n’équivaut pas à l’acceptation sociale inconditionnelle. 

Nous soutenons tous·tes les étudiant·e·s qui tiennent leurs pairs et leurs professeur·e·s responsables lorsqu’iels utilisent un langage oppressif. Nous estimons qu’il y a de multiples manières de les tenir responsables selon le contexte et ce, dans le respect et l’intégrité, sans avoir recours à des techniques d’intimidation et de harcèlement. Ces étudiant·e·s font des efforts pour démanteler des systèmes d’oppression et pour créer et entretenir des espaces qui sont sécuritaires et accueillants pour tous·tes les étudiant·e·s, tout en valorisant l’échange d’idées et de connaissances. La liberté d’expression a été instrumentalisée pour perpétuer une rhétorique oppressante et discriminer des étudiant·e·s issu·e·s de groupes marginalisés.

La critique respectueuse est une partie de la liberté académique, de l’expérience universitaire et de l’échange d’idées. À la lumière de cela, nos relations doivent être réciproques et respectueuses afin que l’on puisse partager des espaces et des idées les un·e·s avec les autres. En tant qu’étudiant·e·s, lorsque nous vocalisons nos désaccords vis-à-vis certaines formes d’expression, cela reflète nos valeurs et notre volonté continue d’engager une conversation sur les sujets discutés avec nos pairs. 

Pour la suite des choses, nous demandons aux étudiant·e·s et aux professeur·e·s de s’engager dans des dialogues avec attention, compassion et considération quant aux conséquences de leurs paroles. N’oublions pas qu’à la racine de toute cette conversation se trouve l’impact humain d’un langage oppressif. En dépit de la résilience puissante des communautés marginalisées dans le domaine académique, qui se sont battues et continuent de se battre contre l’impunité et pour la prise de responsabilité, certain·e·s étudiant·e·s continuent de quitter les campus car iels ne s’y sentent pas en sécurité. Comme point de départ, nous devons nous centrer sur la dignité de tous·tes les étudiant·e·s et professeur·e·s, lorsque nous nous engageons dans ce débat. 

«Ainsi, nous devons persister à vocaliser notre ferme opposition à des commentaires racistes et continuer de nous battre pour un espace plus accueillant et inclusif à la Faculté de droit de McGill»

Nous devons reconnaître qu’il y a eu un changement indéniable dans nos institutions académiques ces dernières décennies. La diversité est plus présente dans les universités canadiennes qu’auparavant, ce qui inclut un large éventail de perspectives et d’expériences vécues. Ce changement implique une culture élargie qui aspire à l’inclusivité. Ainsi, nous devons persister à vocaliser notre ferme opposition à des commentaires racistes et continuer de nous battre pour un espace plus accueillant et inclusif à la Faculté de droit de McGill. Nous devrons chercher à remédier – non à perpétuer – les torts historiques au sein de nos communautés. 

Les mots détiennent du pouvoir. Nous croyons que la liberté académique et l’échange de connaissances viennent avec certaines responsabilités. Afin que certain·e·s étudiant·e·s et professeur·e·s puissent bénéficier également de cette liberté, nous avons tous et toutes la responsabilité de favoriser un environnement académique fondé sur des principes de dignité humaine, ainsi que de démanteler les inégalités systémiques. 

Si un·e camarade de classe nous dit que nos mots lui ont causé du tort, notre réponse ne doit pas être de brandir immédiatement notre droit à la liberté d’expression. Nous pouvons mieux faire. Nous pouvons assurément partager des idées et des croyances avec soin et compassion, en reconnaissant le droit de tous et toutes de poursuivre leur éducation avec dignité. 

Note aux lecteur·ice·s: nous avons opté pour l’écriture inclusive tout au long de ce texte. Le terme «iels» est donc voulu, puisqu’il inclut autant «il», «elle» que «iel». 

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Agora étudiante : pour ou contre l’écriture inclusive? https://www.delitfrancais.com/2020/10/13/agora-etudiante-pour-ou-contre-lecriture-inclusive/ Tue, 13 Oct 2020 13:15:33 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=38143 Huit étudiantes et étudiants prennent position sur l'écriture inclusive.

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Note sur la forme

Dans le cadre de cette édition spéciale portant sur l’écriture inclusive, nous nous sommes questionnés sur la meilleure formule à employer pour aborder cet enjeu. Selon sa déclaration de principes, Le Délit doit  «donner une voix» aux 7 589 francophones de McGill. À cette prémisse s’ajoute également le devoir d’encourager «le dialogue et l’expression de points de vue différents dans un contexte de respect et de reconnaissance des droits individuels et collectifs et de non-discrimination».

Comme l’agora dans les cités-États grecques, ce journal devrait être un espace où chacun et chacune pourrait exprimer librement son point de vue, sans discrimination à l’égard des opinions défendues. C’est donc pour cette raison que nous avons opté pour une formule qui permettrait la dissidence et la pluralité des points de vue. Dans cette «agora» où huit personnes sont intervenues, trois textes sont en faveur de l’écriture inclusive, trois sont en désaccord avec et deux restent en retrait, dans la zone du «ni pour, ni contre».

Ce format n’est bien sûr pas parfait: la brièveté des textes, nécessaire pour rendre possible la parution d’autant d’opinions différentes au sein d’une même édition, ne permet pas de détailler en profondeur une prise position sur l’enjeu abordé. En ce sens, il est fort possible que certaines interventions laissent le lecteur et la lectrice sur leur faim. Alors, rien ne l’empêchera de nous contacter afin de faire paraître une lettre en guise de réponse, que ce soit à un texte en particulier, à l’ensemble d’un camp ou à tous autres aspects de l’agora. Après tout, cette agora n’est pas une finalité, mais bien un simple extrait d’un discours plus grand que cette menue édition.

Gali Bonin et Rafael Miró


Les textes

Le mythe du masculin comme genre neutre

Raphaëlle Décloître

On entend parfois que la langue française n’aurait pas besoin de l’écriture inclusive (que l’on perçoit souvent, et à tort, comme une féminisation de la langue) dans la mesure où le masculin pourrait faire office de genre neutre – ce qu’on appelle le masculin générique. D’une part, la langue française ne possède pas de neutre à proprement parler : dans le passage du latin au français, le neutre (un troisième genre, distinct du masculin et du féminin) s’est progressivement fondu dans le masculin, auquel il ressemblait relativement. Le masculin, depuis le bas latin, est donc pleinement un masculin. 

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D’autre part, la valeur de neutralité du masculin n’est tenable qu’en contexte pluriel puisqu’au singulier, le genre suit le sexe dans la désignation d’une personne particulière. La pratique du générique pluriel peut toutefois introduire une confusion, comme le souligne l’OQLF: face à une appellation de personnes au masculin, il faut faire un effort de décodage supplémentaire pour déterminer s’il s’agit d’un masculin générique (censé désigner aussi les femmes) ou d’un masculin à valeur spécifique ne désignant que les hommes. 

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Au-delà de la marge d’erreur, il va sans dire qu’à l’heure d’une lutte accrue en faveur de l’égalité, l’emploi du masculin pluriel à valeur neutre n’est pas souhaitable : le genre grammatical affecte l’interprétation du discours, de sorte qu’étendre en toutes circonstances le «cas non marqué» est une maladresse sociale. Le masculin, même générique, reste un masculin, et son emploi ne neutralise pas la langue. En outre, les causes de sa prévalence (soutenue, sans surprise, par la réactionnaire Académie française) ne trompent personne : le masculin serait le «genre noble» et les femmes devraient être honorées de s’y ranger, car le pouvoir qu’elles ont acquis «se dit grammaticalement au masculin». Les femmes seraient donc effacées ou promues par le masculin — c’est bien le cas de le dire: il n’y a rien de neutre dans cette logique. 

Délire idéologique, dédale grammatical

Ana Popa

À l’école primaire, on m’a appris que «le masculin l’emporte sur le féminin».
On m’y a aussi appris qu’une blanche vaut deux noires. La musique serait-elle vecteur de racisme?

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Le fait même qu’une personne puisse être contre l’écriture dite «inclusive» en choque visiblement certains. Cette prise de position ne revêt pas d’un manque de tolérance, mais d’un refus de céder à la fantaisie bien-pensante voulant que la langue française marginalise, invisibilise qui que ce soit et que la féminisation abusive des mots pourrait changer les mentalités en faveur des femmes. 

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«Le masculin l’emporte sur le féminin.» Voilà d’où semble partir cette lubie. On nous a martelé pendant de longues années qu’en français, il y a deux genres, le masculin et le féminin, et qu’au pluriel, c’est toujours le masculin qui l’emporte. Or, il existerait un troisième genre: le neutre. 

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Si je vous dis que dans ma chambre, «il fait froid», je ne vous parle évidemment pas d’un homme qui serait venu baisser le thermostat. Ce «il» impersonnel n’appartient pas au genre masculin, mais plutôt au genre neutre. Il en va de même pour un pluriel à la suite d’une énumération combinant des éléments féminins et masculins: ce «masculin» qui dérange tant serait en fait neutre. La neutralité nous convient-elle ou tenons-nous absolument à être spécial‑e? 

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L’écriture inclusive n’a rien d’inclusif. Telle qu’employée le plus communément, elle exclut les personnes qui ne s’identifient ni au genre masculin ni au genre féminin. Elle constitue également, de par sa graphie tronquée, une entrave à la lecture de personnes atteintes de dyslexie ou de divers troubles cognitifs et rend généralement les textes inaccessibles par l’écoute pour les personnes non voyantes. 

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On se plaît à s’autoproclamer woke, à dénoncer sans discernement, à se féliciter d’avoir accompli quelque exploit imaginaire. Face à l’iniquité, la langue peut être une arme précieuse.  
Utilisons-la à meilleur escient.

Les anonymes dans la foule

Elissa Kayal

Bien que je ne sois pas activement contre l’écriture inclusive et que je comprenne sa valeur de contrepoids historique, je ne lui accorde pas autant d’importance que la grande majorité des personnes qui la revendiquent. L’inclusivité langagière est nécessaire, mais je crois qu’elle est faussement appliquée dans sa forme actuelle. Un groupe nominal collectif, selon moi, n’a pas le mandat de représenter une entité ou une individualité sociale: il se doit d’exister dans sa généralité la plus simple et évidente, de transmettre clairement le signifié qu’il porte. Un groupe nominal collectif, d’ailleurs, ne pourra jamais être entièrement inclusif. 

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Pour cette raison, il m’importe peu qu’il soit masculin ou féminin, tant et aussi longtemps que le sens véhiculé n’est pas encombré — ce qui peut arriver, surtout dans des textes scientifiques ou philosophiques dont la lecture est déjà assez ardue. Certaines stratégies d’écriture inclusive, moins invasives, répondent mieux à cette tâche bien pragmatique.

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Le plus grand danger encore, c’est de penser que l’enjeu de l’inclusivité langagière se résume simplement à une histoire d’écriture inclusive grammaticale. Personnellement, le seul plaisir que me procurent «le·la spectateur·rice» ou «les étudiant·e·s» est le fait que l’on sait toujours accorder nos groupes nominaux et nos participes passés. L’écriture inclusive est inclusive seulement dans le sens qu’elle répond à un sexisme historique: au-delà de cette perspective, pratiquement, elle n’est qu’inclusivité de décor. Aujourd’hui, il ne suffit pas d’ajouter des points et des e, des spectatrices et des étudiantes dans une foule anonyme. Parlons de femmes, parlons d’individus, nommons-les.

L’écriture végane

Béatrice Gaudet

L’écriture inclusive, c’est comme le véganisme. Quelque publications sur Instagram rassurent les gens qu’il vaut mieux qu’on soit plusieurs véganes imparfait·e·s que seulement quelques véganes irréprochables. C’est mon cas: je suis loin de toujours utiliser l’écriture inclusive. J’ai commencé à l’utiliser dans un travail que personne ne lirait sauf le professeur. Ensuite, je l’ai utilisée dans mes textos, avec des ami·e·s qui savaient déjà c’était quoi. Maintenant, je l’utilise dans mes stories Instagram, dans mes travaux, et quand je parle. Certaines personnes avec qui j’en ai parlé m’ont dit qu’iels n’aimaient pas ça, que ça alourdissait les phrases, que ce n’était pas naturel. Pourtant, ces mêmes personnes ont appris l’orthographe française, qui comporte elle aussi son lot de lettres apparemment inutiles et superflues. C’est sûr que c’est dur de dire «iel·s» à voix haute; je ne me sens pas mal de lui préférer le «y» québécois. L’important c’est d’essayer, même si ce n’est pas parfait. 

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L’écriture inclusive, c’est comme le véganisme. Il y a des malaises, comme la première fois que tu dis à ton grand-père que tu ne mangeras pas de steak ce dimanche ou que tu remets un travail à un·e professeur·e qui dit «l’homme avec un grand H» dans ses cours. Mais tu peux toujours revenir en arrière, boire un peu de lait de vache dans ton café ou oublier de dire «celles et ceux» pendant une semaine. C’est normal de se donner du lousse parce qu’on se sent paresseux·ses. Il faut choisir ses batailles.

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J’ai lu mon premier livre rédigé en écriture inclusive cet été. Après avoir lu l’introduction, j’étais fatiguée mentalement. Moi, une personne déjà vendue à la cause depuis longtemps, je trouvais que les terminaisons féminines et les nouveaux pronoms freinaient ma lecture. Le lendemain, j’ai commencé le premier chapitre. Au final, c’était juste l’introduction qui était plate, écriture inclusive ou pas. Au fil des pages, l’orthographe s’est effacée pour laisser place au message du texte. La seule chose qui ne s’est pas effacée, c’est la présence des femmes.

L’écriture exclusive

Gabriel Carrère

La vocation de la langue n’est pas de représenter, et encore moins d’être politique, mais de permettre de s’exprimer. C’est donc un outil, dont le premier objectif est d’être efficace, lisible et compréhensible: dans toutes les langues, les mots les plus couramment utilisés («oui», «merci») ont tendance à être courts et facilement prononçables. Ce qui compte avec un outil, c’est l’utilisation qu’on en fait: la phrase «les hommes et les femmes sont égaux», bien qu’écrite au genre neutre, n’est pas sexiste. Faire un procès en sexisme aux règles d’accord classiques est un peu facile. 

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Il existe donc en français un genre neutre: dans le cas d’un groupe de genres divers, par commodité, on écrit au plus court — c’est-à-dire au genre neutre, qui prend la forme du masculin. On reproche à ce genre d’être «invisibilisant» pour les femmes. En réalité, il l’est pour tout le monde! Car, bien souvent, le genre des sujets d’une phrase nous importe peu. La phrase «les Montréalais sont accueillants» n’a pas pour autre objet que de louer l’hospitalité des habitants de Montréal. Et, sans effort, le lecteur comprend que la phrase désigne toute personne s’identifiant comme Montréalaise. Surcharger la phrase de points médians n’apporterait donc rien, et rendrait la lecture indigeste. Le genre neutre est exhaustif: il englobe tout, là où l’écriture inclusive exclut et crée une dichotomie entre masculin et féminin. Quid des identités de genre plurielles?

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C’est, enfin, une mesure qui complexifie une langue française déjà mal maîtrisée: en France, le classement PISA pointe du doigt l’inquiétant niveau de français des élèves de primaire, en baisse constante depuis 30 ans, et ce, particulièrement au sein des milieux les plus modestes. En imposant l’écriture inclusive dans la langue, les militants de cette cause ajoutent un peu plus à la discrimination culturelle subie par les milieux les moins favorisés. Et que dire de l’impact de ces néologismes sur les personnes atteintes de dyslexie, ou malvoyantes? L’écriture inclusive, alors qu’elle est défendue par la gauche (universitaire et bourgeoise, certes), exclut donc en ce sens les plus vulnérables.

Toutes les écritures inclusives ne se valent pas

Rafael Miró

Il est indéniable, à mon avis, que la langue française, tel qu’elle a évolué depuis le 17e siècle, invisibilise les femmes et les personnes de genre non conforme. Il est également indéniable que l’écriture inclusive, comme toute modification linguistique, n’est pas sans conséquence, puisqu’elle rend l’usage et l’écriture de la langue plus compliqués et, par là même, moins accessible.

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Un très grand nombre de stratégies d’écriture inclusive ont été développées depuis les années 1970, surtout au Québec où l’on a longtemps été à l’avant-garde de cette réflexion. Certaines sont moins invasives et rébarbatives que d’autres. Par exemple, pour parler des spectateurs d’un concert en évitant la règle du masculin qui l’emporte, on peut utiliser «les spectateurs et les spectatrices», «les spectateurs(rices)», «les spectateurs-rices» ou tout simplement dire «le public». Ces formes ont l’avantage d’être faciles à apprendre et à lire pour tout le monde, même pour celles et ceux qui ont quitté les bancs d’école depuis longtemps. 

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Depuis quelques années, la forme utilisant les points médians s’est implantée en France, où la plupart des gens viennent d’être initiés à l’enjeu de l’écriture inclusive; elle tend désormais à s’importer au Québec. Or, parmi toutes les formes d’écriture inclusive qui existent, celle-ci est l’une des plus difficiles à bien utiliser, et, très franchement, l’une des moins esthétiques. Puisqu’elle prend la forme d’une nouvelle règle grammaticale, elle a tendance à être utilisée de manière intégrale et sans compromis, c’est-à-dire que les adjectifs (égaux·les) les déterminants (le·a) les pronoms (ceux·celles-là) et même les participes-passé-employés-avec‑l’auxiliaire-avoir-mais-placés-devant-le-complément-direct doivent toujours être «médiantés», ce qui n’est pas sans difficulté pour les non-initiés.

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Cette forme n’est pas nécessairement plus inclusive que les autres. Il est cependant certainement plus difficile d’apprendre à l’écrire et à la lire. Outre le simple désagrément, qui finit bien par s’estomper avec le temps, cette complexification inutilement élevée de la langue contribue à rendre le français et son orthographe encore plus élitistes et inaccessibles qu’ils ne le sont déjà. Rappelons-nous qu’en dehors de notre bulle universitaire, près de la moitié des personnes au Québec éprouvent des difficultés à lire ou à écrire. Si l’on veut généraliser l’usage de l’écriture inclusive et vraiment mettre fin à l’invisibilisation de la femme dans la langue française, il faudrait penser à la garder le plus simple possible, afin de véritablement inclure tous les membres de notre société.

Des jugesses et des autrices

Laurence Casavant-Nault

Jugesse, médecine, archière : aujourd’hui tous considérés comme vieillis, ces mots désignaient pourtant des femmes exerçant la profession de juge, médecin et archer entre les 12e et 15e siècles. L’exclusion subséquente des femmes de la scène professionnelle publique a mené à la modification du sens même de la version féminine d’un métier afin qu’elle ne désigne que la femme de celui qui exerce.   

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Avec l’inclusion des femmes au sein de divers métiers qui leur étaient autrefois hors d’atteinte, on a assimilé dans de nombreux cas le féminin d’un emploi à son masculin générique. Lors de la dernière décennie, la France s’est divisée quant à l’expression « Madame le ministre », puisque le langage commun voulait que « Madame la ministre » fasse uniquement référence à l’épouse d’un ministre: hors de vue l’idée qu’une femme occupe une telle position! L’Académie française a finalement consenti en 2019 à tolérer l’emploi du féminin pour les noms de métiers, cinq ans seulement après avoir qualifié cette proposition de «véritable barbarisme» et de «péril mortel pour la langue française». Le masculin qu’on dit aujourd’hui «neutre» a aussi servi à discriminer les femmes: en 1915, la Cour d’appel du Québec rejette la demande d’une Mme Langstaff désirant passer les examens du Barreau sous prétexte que le terme «avocat» exclut la femme de facto. 

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La langue française s’est souvent montrée intraitable en ce qui concerne toute modernisation: depuis quatre siècles, l’Académie française se pose en véritable cerbère de sa précieuse orthographe. Pourtant, les changements apportés par les Immortels à la langue de Molière via les éditions ponctuelles de son dictionnaire visent à mettre fin à une anomalie, à une incohérence, ou, simplement, à une hésitation. Ne serait-il donc pas cohérent que le langage exprime avec justesse la réalité moderne où la femme est tout aussi apte que l’homme à être désignée par le terme auteur? L’utilisation d’autrice vient ici mettre fin à l’hésitation (auteur ou femme-auteur?) avant même qu’elle naisse, simplifiant effectivement la langue tel que le veut le mandat de l’Académie.

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Bien que le masculin générique demeure toujours la règle d’accord en ce qui a trait à un groupe mixte, désigner une femme par son titre contribue à raffermir sa place en tant qu’être distinct: non plus un professeur qui s’avère ne pas être un homme, mais bien une professeure évidemment femme. Le langage étant l’artisan de nos pensées, c’est avec une simple féminisation de ces termes réappropriés que l’on affirme la légitimité de la femme sur la scène publique via une langue qui a trop souvent occulté ce deuxième sexe.

Dénaturer la langue

Marie de Santis

Depuis toute petite, j’ai développé un grand amour envers le français, principalement en dévorant des classiques. J’ai pu m’extasier devant les soliloques de Proust, le lyrisme de Hugo et la prose lancinante de Duras. En plus d’apprendre bien des choses fondamentales, j’ai pu constater la richesse de la langue française, de sa grammaire, de son vocabulaire et de ses attributs. Il s’agit d’une plateforme tellement riche, expressive et somptueuse, mais qui demeure suffisamment stricte dans ses règles pour assurer un niveau de sophistication extraordinaire qui la rend unique. 

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Alors que je participais au Prix littéraire des collégiens en 2019, il m’a été donné de lire un ouvrage rédigé à l’aide d’écriture inclusive, Querelle de Roberval. Bien que j’appréciais l’intrigue, la construction générale du roman et sa qualité stylistique, j’étais systématiquement et brutalement coupée du caractère agréable de l’expérience par les apparitions sournoises du point médian. Cela conférait à l’ouvrage un air de texte administratif, réduisait sa fluidité et lui apportait une lourdeur non nécessaire. En tant que lectrice féminine, je me suis sentie bien plus irritée qu’incluse. 

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Le français est une langue musicale : scinder des mots avec des outils de ponctuation censés servir à toute autre chose réduit son esthétisme de manière draconienne. De façon plus importante, le français est une langue fondamentalement intelligente : on commet une grave erreur en ignorant que les mots, bien que dotés d’une personnalité grammaticale féminine ou masculine, restent sémantiquement neutres. Sacrifier la latitude créative et tout le potentiel qu’elle génère au profit d’un politiquement correct servant à nettoyer la langue d’un supposé sexisme qui ne lui est en aucun cas inhérent me paraît être désastreux pour le milieu littéraire, et pour le bien-être de notre langue en tant que tel.

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Panier blues https://www.delitfrancais.com/2020/07/25/panier-blues/ Sun, 26 Jul 2020 01:28:58 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=36176 Achat local, entreprises d’ici et philanthropie

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Le contexte

Ces temps COVID me rappellent une prise de bec (attention, c’est maintenant interdit : ne vous prenez plus les becs) lors d’une sortie avec un ami dans un restaurant.

Le tout est parti d’une anecdote qu’il m’a racontée. Et pour tout dire, un panier de fraises était à l’origine de la querelle :

Quand je suis revenu du marché avec un panier de fraises, locales et en saison, ma copine m’a dit que c’était un luxe, a‑t-il dit.

J’ai soutenu la thèse de sa copine, et mon ami, ses fraises. Après un ardent débat aux assises théoriques bancales, mon ami m’a finalement lancé :

Tu es probablement la seule personne qui pense comme ça.

Cette remarque m’est restée. Mes arguments, peu extravagants ou révolutionnaires à mes yeux, l’avaient choqué, lui qui d’habitude était mon allié politique. Alors que le Panier Bleu fait fureur, je vous fais ici état de l’argument des fraises luxueuses, dans l’espoir de ne pas être si seul que ça!

L’argumentaire

Argument de base : l’achat local (entendre aussi bio, de saison, etc.) est un privilège. Un privilège économique camouflé par la boiteuse présentation d’un choix ou devoir moral. L’achat local permet de sauver la planète et d’encourager les petites entreprises. Aussi, l’achat local permet à l’individu de hisser son statut éthique et moral en sauvant la planète et en encourageant les petites entreprises. Conséquemment, sont souvent évitées des questions de fond par rapport à cette nécessité d’en venir à un « choix » par rapport à quelque chose qui influence l’état du monde de manière critique.

Étant donné qu’un produit local ou biologique est souvent plus cher qu’un produit qui ne présente pas ces qualités, l’achat « responsable » est un privilège, car la différence de prix ne représente pas le même sacrifice proportionnellement aux revenus et besoins de tous. C’est une bonne action à laquelle les privilégiés ont plus facilement accès.

En l’absence de solution miracle à proposer, la question se pose : un choix peut-il être considéré moralement meilleur alors qu’il dépend d’un sacrifice inégal? Peut-être, mais seulement si l’on rappelle scrupuleusement les conditions d’accès à ce choix. Acheter de façon « responsable » est conditionnel à la situation économique des individus. Il faut le répéter. Ce choix n’a pas de qualité de facto « responsable » et doit être nuancé. Si l’on ne reconnaît pas que ce « choix » est un privilège économique, l’achat dit « responsable », présenté comme un simple acte volontaire, camoufle des maux et étouffe de possibles solutions égalitaires aux problèmes locaux et mondiaux.

La solution (qui n’en est pas une)

Bien que je n’aie pas la solution, imaginons gérer la concurrence en réglementant les prix pour que le choix entre une pomme biologique et locale et une pomme importée soit strictement moral. 40 cent versus 40 cent, vais-je sauver la planète ou non? Et encore, 40 cent, ce n’est pas la même chose pour tout le monde. Cependant, les multinationales ne pourraient plus profiter de l’accès privilégié aux marchés des démunis. Peut-on imaginer rendre économiquement accessible (obligatoire?) l’achat local et développer la production locale? Peut-on vivre sans kiwis jusqu’à ce qu’ils poussent dans des conditions écoresponsables ici? Amenons le libre marché et ses abus dans leurs derniers retranchements. Trouvons des solutions, plutôt que de feindre que c’est une question de bonne volonté. S’il était vraiment question de sauver la planète et d’encourager les entreprises d’ici, la législation stricte, le contrôle des prix et d’autres obstacles au libre marché seraient-elles des solutions plus égalitaires et performantes que le prétendu  « choix responsable »?

Anticipons : « À mon épicerie zéro déchet, c’est le même prix qu’à l’épicerie. » 

Répondons : en termes de calorie par dollar, ce qui importe à ceux qui peinent à payer leur épicerie, rien ne bat les soldes de Maxi ou les fruits et légumes importés et suremballés des fruiteries. Même avec l’intention d’influencer positivement les gens à acheter « responsable », on peut tomber dans une dangereuse rhétorique : « les alternatives responsables à bon prix existent, alors il n’y a pas d’excuse pour ne pas acheter local et bio ». On n’est malheureusement pas loin de blâmer des boucs émissaires classiques : les pauvres qu’on pense paresseux. J’excuse les choix « irresponsables » s’ils sont inaccessibles, voire invisibles.

Conclusion

L’argument des fraises luxueuses:

  • La production locale, bio, etc., est préférable ;
  • Le cadre actuel d’achat, un genre de volontariat moral, n’est pas égalitaire ;
  • C’est un privilège économique présenté comme un choix ;
  • Ce cadre d’achat cache des idéologies plus profondes.

À mon avis, l’essence de la logique actuelle de l’achat « responsable » découle des mythes capitalistes d’une liberté de choix et de l’effort récompensé. Le choix et l’effort existent, mais il s’agira toujours d’abord de chance. Oui, acheter local est le bon choix à faire, mais s’il s’agit réellement d’un si bon choix, pourquoi n’est-il accessible qu’à ceux qui ont les moyens de le faire? Pourquoi les conditions du bon choix sont-elles dictées par l’argent et, avant tout, les capitaux social et symbolique des individus?

Notre monde tolère la misère. Encourager les petites entreprises, c’est mieux qu’encourager une multinationale. Reste que l’entrepreneuriat, dans notre système, c’est souvent la belle réussite ou l’échec tragique de quelques personnes, sans que les conditions de vie des miséreux ne changent. La philanthropie, ça aide, mais c’est réservé à certains. La philanthropie des pauvres c’est de donner leur vie à enrichir les philanthropes. Certains « bons » choix cachent des problèmes de fond... C’est bien de faire ces choix, bravo, mais il faut en même temps repenser le tout.

Enfin bref! 

Afin que vous le sachiez, mon ami, lui, trouvait que mes arguments servaient l’indifférence par rapport aux responsabilités des individus, ce qui renforçait en bout de ligne la légitimité des grandes productions multinationales. Néanmoins, le but principal de cette boueuse déblatération était de remettre en question que ce « bon » choix soit présenté dans les médias de façon si neutre, si morale, sans contexte, naturellement, comme si ça allait de soi. Le Panier Bleu à Radio-Canada, ce n’est qu’un beau choix, alors que pour plusieurs, c’est un choix difficile.

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L’abstentionnisme, un parti pris https://www.delitfrancais.com/2019/10/08/labstentionnisme-un-parti-pris/ Tue, 08 Oct 2019 12:55:18 +0000 https://www.delitfrancais.com/?p=34563 Regard critique sur l’essai de Francis Dupuis-Déri, qui promeut l’abstention de vote.

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Le 30 septembre dernier, deux colis guettaient sagement mon retour dans ma boîte aux lettres. Les deux étaient attendus, mais l’ironie (et la contingence) a voulu qu’ils arrivent le même jour. Le premier était ma carte d’électeur, court message pour me mentionner que j’étais bel et bien sur les listes électorales et mandaté d’aller voter le 21 octobre prochain. Rien de nouveau sous le froid soleil d’automne, puisque j’en avais déjà fait la (certes peu excitante) expérience l’an dernier. Le second était une commande de lecture que Plus on est de fous, plus on lit! m’envoyait à lire pour le mercredi 2 octobre : Nous n’irons plus aux urnes, plaidoyer pour l’abstention (2019) de Francis Dupuis-Déri, professeur de sciences politiques et d’études féministes à l’UQAM. Ce grinçant hasard me fit sourire : laquelle de ces deux courtes lectures allait ou n’allait pas m’emmener aux urnes à la fin du mois? Cet article vise à vous donner le pourquoi de ma réponse, car, oui, j’irai voter, mais aussi des raisons pour lesquelles l’abstention n’est pas un acte à condamner pour autant.

Un emballage qui fourvoie

Malgré un titre qui sent à plein nez les lettres grandiloquentes de la révolution, il n’en est rien. En ce sens, le sous-titre « plaidoyer pour l’abstention » est plus intéressant (et juste) que le titre. Il ne s’agit pas d’un manifeste, mais plutôt d’un essai ou d’un précis. L’ouvrage de 180 pages est divisé en 88 petits chapitres formant un tout plus ou moins cohérent. La lecture est à la fois digeste et informative puisque le langage évite toutes sophistications inutiles tandis que les exemples, notes de bas de page et anecdotes abondent. Le public ciblé est double : primo, les abstentionnistes (anarchistes) convaincu·e·s qui auront un ouvrage de plus à citer pour leur défense ; deuxio, les progressistes, les cyniques et les désillusionnés qui sembleraient n’avoir besoin que d’une (petite) poussée pour faire le saut vers l’abstentionnisme. Malgré cela, ne vous laissez pas impressionner par ce titre provocateur : il s’agit tout d’abord d’un excellent outil de référence pour bâtir une réflexion.

Premier service

En commençant par les points forts, il est à noter que Dupuis-Déri dresse une excellente critique, fort bien documentée, du parlementarisme. L’abstentionniste (anarchiste) insiste entre autres sur le détournement qu’a subi le mot démocratie avec l’avènement de la république moderne. Un système, pour être démocratique, doit selon lui être basé sur une démocratie directe, soit par l’exercice du pouvoir du peuple par le peuple. En ce sens, le principe d’élection même serait un acte antidémocratique puisqu’il s’agirait d’une passation du pouvoir du peuple à une infime élite censée représenter les intérêts multiples et variés d’une multitude d’individus. La « démocratie » telle que nous la comprenons aujourd’hui n’est d’ailleurs pas basée sur la démocratie (directe) athénienne, mais sur le modèle du sénat romain. L’auteur se fait d’ailleurs un plaisir de citer le Petit manuel de campagne électorale de Quintus Cicéron (102–43 av. J.-C.) qui conseille au député « un mensonge de ta part plutôt qu’un refus ». Comme quoi les fausses promesses des politicien·ne·s n’ont pas été inventées avec la guillotine!

Mais à ne pas être dans une démocratie, dans quel système politique sommes-nous exactement ? Dans une aristocratie élective, nous répondrait Rousseau. Autrement dit, nous sommes dans un régime parlementaire gouverné et régi par une élite sociale. « L’aristocratie élective est souvent composée de “politiciens professionnels’’ […] et de membres des classes moyennes et supérieures », précise Dupuis-Déri. Cette aristocratie élective enlève encore plus de crédibilité au mythe de la représentation puisque les représentant·e·s sont majoritairement des hommes issus de classes sociales élevées, excluant de facto les groupes opprimés et minoritaires, notamment les personnes racisées, les femmes et les personnes autochtones. Démographiquement, l’échantillon échoue donc au test de la représentativité. En bref, Dupuis-Déri résume que « [l]’expression “démocratie représentative ” est donc un oxymore, une contradiction logique et politique, une imposture. »

Deuxième service

En plus de mettre à mal le régime parlementaire en soi, l’auteur illustre clairement une certaine hypocrisie et un certain double standard dans les discours anti-abstentionnistes traditionnels. Tout d’abord, bien des gens parlent du vote comme « devoir du·de la citoyen·ne », une sorte de bienséance politique, de savoir-vivre sophistiqué. Toutefois, cet appel au cœur patriotique semble s’essouffler lorsqu’il est soumis à d’autres conditions que les élections nationales. Par exemple, les taux d’abstention deviennent faramineux (et normalisés) lors des élections municipales (57,53% d’abstention pour Montréal en 2017) ou de commissions scolaires (en 2014, 5,54% de participation au Québec). Pourtant, les citoyen·ne·s gagneraient à s’impliquer au niveau local plutôt que de s’attendre à ce que la politique nationale gère des problèmes spécifiques liés à chaque région. Plus d’implication locale signifierait plus d’autonomie pour les instances de gestion citoyenne et, donc, plus d’impact sur l’environnement immédiat qui structure et constitue notre quotidien. Pour en revenir au vote, ce « devoir » en serait donc un tout relatif, un genre de beau veston que l’on met une fois tous les deux, voire quatre ans.

Est-ce que s’abstenir pour ne pas cautionner veut automatiquement dire que voter, c’est cautionner ? 

Ensuite, si bien des parlementaires nous incitent avec acharnement à nous rendre aux urnes pour leurs élections, eux·elles-mêmes sont parfois plutôt dissipé·e·s une fois élu·e·s. Pour exemple, Dupuis-Déri nous informe que « Philippe Couillard était absent de la chambre législative lors de 29% des votes sur des projets de loi » et, « à Ottawa, 25 députés ont raté plus de 25% des votes ». Ainsi, l’importance de ce fameux droit de vote ne prendrait sens pour la plupart des gens qu’une cinquantaine de jours tous  les deux ou quatre ans, soit le temps des élections nationales.

Le dessert

En résumé, il y a premièrement critique de l’usage du mot démocratie dont l’identité aurait été usurpée par une machine nommée régime parlementaire. Son deuxième nom, démocratie représentative, est également une imposture puisqu’il ne représente ni adéquatement (classe sociale, genre, ethnie), ni proportionnellement la société (possibilité d’un gouvernement majoritaire avec une forte minorité des votes). Il y a deuxièmement une forme de relativisation, de double standard et d’hypocrisie quant au « devoir moral » que représente le vote. Il y a donc une tentative de tromper l’électeur·rice, de lui faire croire en une illusion en montant tout autour de la politique un grand spectacle. En reprenant l’expression du penseur et militant français Guy Debord, on peut voir que la sphère politique s’éloigne de la société, des masses, en s’isolant derrière une représentation, derrière un spectacle. Dans La Société du Spectacle (1967), Debord affirme que « [le] spectacle ne veut en venir à rien d’autre qu’à lui-même », ce qui est également le cas des partis politiques. Le parti politique ne veut en venir qu’à son élection puis, si porté au pouvoir, à sa réélection. Ce principe est automatique et incessant chez les partis politiques. Ces derniers possèdent donc un fonctionnement similaire à celui du spectacle. Ainsi, si le mandat est le spectacle, on pourrait dire que les élections sont les auditions et, le vote, un billet pour assister à la représentation.

L’arrière-goût

Bien que ce plaidoyer abstentionniste dépeint assez lucidement les tares de nos « démocraties » modernes, le texte reste loin d’être parfait. Le style essayistique est d’ailleurs cause de plusieurs inconforts de lecture. Premièrement, la ligne directrice est plutôt brouillonne d’un chapitre à l’autre. Cela laisse parfois le·la lecteur·rice seul·e dans un brouillard d’anecdotes et de statistiques. Ensuite, plusieurs chapitres censés être des contre-arguments, ou du moins des réponses pour justifier l’abstention, laissent le·la lecteur·rice sur sa faim. Il s’agit souvent de réponses décevantes, comme au chapitre Mais si personne ne votait? Sa conclusion : « Et si un jour personne ne vote, on verra bien alors ce qu’il adviendra de notre système politique. Quoi qu’il en soit, je n’ai jamais bien compris en quoi cet  “ argument ” devrait convaincre les abstentionnistes de voter. » Le compliment pourrait être renvoyé. Finalement, le texte est peu convaincant puisque l’opinion de l’auteur y est rarement ardemment défendue. Il relate et rapporte beaucoup sans pour autant se positionner ou défendre un point de vue précis. Ainsi, plus souvent qu’autrement, il présente des faits plutôt que ne défend une cause.

La difficile digestion

Toutefois, les lacunes structurelles et argumentatives de l’ouvrage ne sont pas ce qui m’a fait choisir mon carton de vote plutôt que l’abstention. L’un des principaux arguments en faveur de l’abstention, donné par Depuis-Déri, est le suivant : « En s’abstenant de voter, on refuse également d’être politiquement et moralement responsable de décisions et d’actions fondamentalement immorales » prises et portées par le gouvernement. Mais est-ce que s’abstenir pour ne pas cautionner veut automatiquement dire que voter, c’est cautionner ? Il y a selon moi ici une trop grande simplification de la problématique. Ce n’est pas parce qu’on use du système pour passer un message (comme l’importance que l’on accorde à l’environnement, par exemple) que l’on soutient automatiquement ledit système. Ce n’est pas parce que j’achète un billet de spectacle que je crois qu’il s’agit du réel. Cet argument réduit l’enjeu à un affrontement manichéen entre le tu votes, donc tu approuves et le tu ne votes pas donc tu désapprouves.

Pourquoi ne pourrait-on pas conjuguer désaveu politique et vote stratégique, par exemple? Être un·e abstentionniste (anarchiste) convaincu·e, c’est aussi refuser de pouvoir éviter le pire. Dans certains cas, même les anarchistes convaincu·e·s ont lancé des campagnes de mobilisation, comme en France, en 2002, où ils·elles appelaient les gens à aller voter pour Jacques Chirac afin de bloquer Jean-Marie Le Pen. Parfois, quand la crise menace d’éclater, il faut voter. Ne serait-ce que pour ajouter un compte aux verts pas assez pleins.

En bref, oui, le 21 octobre prochain, j’irai voter. 

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