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Laisser couler l’eau

Comme débutent toutes les belles histoires, rendons-nous dans le merveilleux monde des égouts. Ces vastes systèmes de tuyaux, de pompes, de calculs méticuleux des courants d’eau se voient confier deux des plus nobles missions. La première, et certainement la plus intuitive, est d’évacuer les eaux usées, afin qu’elles retrouvent leur état naturel dans nos rivières, nos lacs, nos mers et nos océans. La seconde, bien plus piégeuse, mais tout autant nécessaire, s’assure que toute eau contaminée par l’industrie humaine ne s’invite pas dans nos fragiles écosystèmes.

C’est là que la grande question se pose – comment s’assurer qu’une de ces missions n’enfreint pas l’autre ? Vous l’aurez bien compris, nous ne nous sommes pas amusés à écrire tout un éditorial sur la qualité du système digestif de nos villes (même si vous ne trouverez aucun mépris de notre part envers ceux qui le traitent). Non, le système que nous souhaitons aborder est bien plus abstrait et surtout bien plus imparfait que nos égouts : la justice.

Une affaire qui perturbe

La justice et les égouts ont en effet des objectifs assez concordants. Comme un réseau d’assainissement, la justice doit rendre à la société ceux qu’elle a pris en charge, tout en s’assurant qu’ils ne lui nuisent pas à leur retour. Réhabiliter sans exposer la communauté à la récidive, voilà le geste d’équilibre qu’elle doit sans cesse entreprendre. Une mission à laquelle elle semble avoir échoué en ce qui concerne l’affaire Ewert (p. 3, édition du 28 octobre 2026).

Alors que son risque de récidive inquiétait déjà, la confirmation de l’échec par son exclusion du campus pourrait et devrait être interprétée comme un manque de vigilance et d’accompagnement de la part de l’université et du système judiciaire. Les comportements qui lui sont reprochés par plusieurs étudiants de la Faculté de droit dans une lettre ouverte ne sauraient être excusés. Si les allégations venaient à être confirmées, McGill porterait également une part de responsabilité envers les victimes.

Pourtant, et voilà d’où l’affaire tire sa complexité, McGill n’a jamais failli aux yeux de la loi. La réhabilitation fait partie, et bien heureusement, des piliers phares de la justice. L’objectif d’une peine vise, au-delà de punir les erreurs du passé, à préparer un retour : la réhabilitation part du simple principe que nos égarements ne nous définissent pas. Une société qui refuse cette possibilité condamne à l’exclusion permanente, et l’exclusion nourrit justement la récidive qu’elle prétend prévenir.

L’antécédent judiciaire ne saurait justifier un refus d’accès à l’éducation supérieure. L’administration de McGill, par le biais d’Angela Campbell, provost et vice-rectrice principale aux études, nous explique d’ailleurs parfaitement pourquoi. Il s’agit d’une question de « respect de la dignité humaine et [de] droit à une seconde chance ».

Une valeur fragile, mais tout autant essentielle

Le danger vient tout autant du risque de récidive que de la rhétorique qui a surgi suite à la médiatisation de l’affaire, celle qui insinue une rupture avec la pratique de la réintégration. Certes, l’affaire Ewert choque. Elle nous rappelle que nos salles de classe ne sont pas à l’abri des risques inhérents à la vie en société. Elle nous demande une réflexion sur notre sécurité et notre confort dans nos lieux d’apprentissage, une réflexion qu’aucun étudiant au monde ne devrait avoir à entreprendre. Mais le risque parallèle, non moins important, est la perte de nos repères dans nos valeurs.

La réhabilitation doit figurer parmi les idéaux fondamentaux de nos sociétés ; la colonne vertébrale de notre système pénitentiaire et judiciaire. L’affaire Ewert témoigne de la science imparfaite qu’est la réinsertion, mais imaginons un monde dans lequel cette science est abandonnée au profit d’une justice purement punitive. Si l’antécédent judiciaire vient à définir l’individu, que suggère cela sur la nature de l’Homme social ?

Le conducteur ivre ayant percuté un inconnu sera-t-il à jamais identifié comme meurtrier ? L’adolescent vendeur de drogue sera-t-il à jamais identifié comme dealer de stupéfiants ? L’erreur est humaine, l’apprentissage aussi. La justice de demain ne doit pas l’oublier. Cela nécessite un grand courage, et l’humilité de savoir que la route infinie vers une justice parfaite sera truffée d’erreurs – l’affaire Ewert n’est ni la première, ni la dernière. Allons-nous condamner chaque criminel à une éternité de punitions pour assurer notre sécurité ? Disparaîtrait alors la valeur essentielle de la rédemption, d’abord pour les condamnés, puis pour le reste d’entre nous, car le droit à cette rédemption ne peut se forger autour de constructions juridiques. La justice ne sera jamais capable de garantir la pureté des intentions de ses anciens prisonniers, mais que cette incapacité condamne même les sincères serait une défaite pour notre humanité.

L’accompagnement comme responsabilité

Surtout, ne confondez pas cette foi envers la réhabilitation, à une apologie de la récidive et un dédain pour les voix des victimes. Dans le cas de l’affaire Ewert, la lettre ouverte des étudiants de la Faculté de droit ne peut rester sans réponse et sans transformation sur le fond de la stratégie d’intégration de l’administration mcgilloise. La fidélité envers nos principes de justice ne doit absolument pas nous aveugler et ne dédouane pas l’université de responsabilité.

Si McGill se dit prête à accueillir des étudiants en situation de semi-liberté, tant mieux, et même heureusement, mais cet accueil doit être le fruit d’une diligence incontestable. Alors, il faut investir. Investir dans l’accompagnement, dans la consultation avec la communauté étudiante, et dans la protection de tous – à la fois pour les étudiants, ainsi que pour l’individu en question qui ne doit subir aucune forme de harcèlement pouvant davantage le marginaliser et donc augmenter le risque de récidive. Tout cela sans perdre de vue l’objectif de l’éducation : la création du bon citoyen, capable de vivre en société.

Voilà où le jeu d’équilibre que McGill peine à maintenir devient délicat. Les filets qui filtrent le plastique avant que l’eau ne soit déversée dans nos rivières sont essentiels, mais plus leurs mailles se resserrent, moins l’eau passe, et nous nous retrouverions vite avec des égouts débordés, et une ville inondée par des eaux fétides – une société qui aurait abandonné la foi en la rédemption.


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