L’intelligence artificielle a fait couler beaucoup d’encre (et d’eau) depuis l’avènement de ChatGPT en novembre 2022. Cet article ne fera malheureusement pas exception à la tendance, car l’IA s’immisce une fois de plus dans nos vies. C’est officiel, le domaine littéraire n’échappe plus à la menace des machines : un prix littéraire récompensant une œuvre coécrite avec l’IA est arrivé, et il se présente comme le premier du genre.
Un prix pour la francophonie
Le Prix Pascal – dont le nom fait référence au mathématicien et philosophe français Blaise Pascal – a été créé en France par trois entrepreneurs : Philippe Rodriguez, Albin Serviant et Gilles Mentré. Les fondateurs ont lancé un appel aux candidatures en spécifiant que « [l]e prix est ouvert à toute personne qui écrit en français, partout dans la francophonie, sans condition de nationalité ni de résidence, sans éditeur ». Concrètement, l’œuvre ne doit pas avoir été publiée par un éditeur, mais l’autoédition est acceptée.
Par la création de ce prix, les fondateurs veulent ouvrir un espace dédié aux œuvres coécrites avec l’IA. Dans la foulée de l’affaire de Thélyson Orélien, accusé en septembre d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle pour écrire son roman C’était ça ou mourir, la nouvelle peut apparaître rafraîchissante pour certains ou horrifiante pour d’autres. L’auteur a nié, mais son éditeur québécois, les Éditions du Boréal, a mis fin à leur collaboration le 21 octobre, le jour même du lancement du Prix Pascal. Il dit avoir relevé des traces d’IA dans les métadonnées des versions de travail, sans pouvoir en établir l’ampleur. Les créateurs du prix précisent que « [l]e jury cherche une œuvre inédite, utile ou qui alerte ». Les personnes voulant tenter leur chance devront remettre un dossier en trois parties : la « graine », soit 4 000 caractères expliquant brièvement le projet, le manuscrit, de 300 000 caractères maximum, et enfin, le dossier technique. Ce dernier doit préciser le type de modèle d’IA utilisé, les agents ou le prompt qui ont mené à la création du manuscrit.
Les candidatures sont officiellement ouvertes depuis le 20 octobre et se clôtureront à la fin du mois de novembre. Les dossiers seront ensuite évalués par des « lecteurs professionnels et des personnes qui connaissent [les outils d’IA] de l’intérieur », puis les dix finalistes seront annoncés par le jury. Selon le site officiel du Prix Pascal, le lauréat sera annoncé et le prix remis au début du mois de décembre : une dotation ainsi que la promesse de voir son manuscrit publié.
L’IA peut maintenant briller
Le Prix Pascal assume l’usage de l’IA. Il n’est plus question de cacher l’utilisation de la machine, d’en faire un secret d’État : l’IA est ici une fierté, un outil reconnu et légitime. Sur le site Internet du prix, les fondateurs mentionnent que « [l]’IA est déjà dans les ateliers d’écriture, dans les manuscrits, dans les librairies, souvent en silence. Le Prix Pascal pose la question à voix haute : qu’est-ce qu’une œuvre quand l’auteur et la machine collaborent ? ».
Ce prix est une arme à double tranchant. S’il faut retenir une chose des débats entourant l’IA dans le milieu littéraire, c’est qu’il est difficile de déterminer jusqu’où permettre l’utilisation de la machine. Peut-elle être utilisée pour la réflexion et l’élaboration d’idées ? Pour la rédaction ? Ou doit-elle simplement être bannie ? Personne ne s’entend : chacun a ses propres limites et l’industrie littéraire a bien du mal à trancher de façon officielle. Il faut donc se rendre à l’évidence : l’IA est utilisée dans certains manuscrits et nous avons peut-être déjà lu une œuvre où l’IA a joué un rôle, probablement sans en avoir conscience. Il est devenu impossible d’ignorer le problème que pose l’intelligence artificielle dans de multiples domaines et la solution est peut-être de rendre son utilisation moins taboue afin que ceux qui en font usage ne se cachent pas. Au lieu de jouer au chat et à la souris, l’IA pourrait être déclarée et il reviendrait aux lecteurs de faire leur choix : lire ou ne pas lire de l’IA ? Ceux qui n’y voient pas de problème pourraient apprécier des œuvres qui les satisfont, tandis que les partisans de l’écriture humaine pourraient éviter certains ouvrages.
« Le ressenti humain est au cœur de la création et il se retrouve complètement évacué lorsque l’IA prend les rênes d’un tel projet »
Or, tout cela est profondément utopique. Tous ceux qui utilisent l’IA pour rédiger des manuscrits ne déclareront pas nécessairement l’usage de la machine dans leur travail par peur des représailles : si certains n’y voient pas d’inconvénient, il y a tout de même une certaine réticence à lire des œuvres d’IA – si tant est qu’on puisse les appeler des œuvres.
Récompenser la « coécriture » d’un livre normalise l’usage de l’IA dans le milieu littéraire. L’IA sera certainement utilisée dans ce domaine – mais comment indiquer son utilisation sans la glorifier ? Comment ne pas survaloriser de telles œuvres au détriment de ce qui est humain ? Il faut bien sûr abolir le tabou autour de l’utilisation de l’IA afin que ceux qui l’emploient se déclarent, mais pas au point d’encourager la création avec l’IA.
La littérature est un art et l’art est profondément humain. Il exprime des émotions, des sentiments et des situations qui apaisent l’esprit et l’âme. Comment une machine peut-elle bien reproduire une telle chose ? Même si on ne comprend pas tout son fonctionnement, force est d’admettre que l’IA a la capacité technique nécessaire pour écrire des œuvres satisfaisantes. Mais une œuvre magnifique ne signifie pas une œuvre humaine. Le ressenti humain est au cœur de la création et il se retrouve complètement évacué lorsque l’IA prend les rênes d’un tel projet.
De la même façon, une personne écrivant un livre à l’aide de l’IA peut-elle réellement se dire autrice ? Écrire, c’est s’acharner, douter de soi, remanier des phrases entières pour être compris. Être autrice, c’est s’associer à ce processus de création, faire l’expérience de ces émotions conflictuelles à travers la rédaction, c’est retravailler les mots presque jusqu’à la folie, c’est s’identifier à des siècles de littérature qui ont ouvert la voie. Comment dire d’une personne qui a tout simplement envoyé des requêtes à l’IA pour en tirer un livre qu’elle est autrice ? Flaubert, qui a passé 53 mois à travailler Madame Bovary et qui déclamait chaque phrase dans son gueuloir, serait bien déçu…



