Le 8 octobre 2026, le compte Instagram Lacrymos de Sang, en collaboration avec l’Observatoire Féministe des Violences Médicales (OBSMed), lance un appel aux témoignages. La description de la première publication du compte indique : « Tu as fait l’expérience de symptômes inquiétants par rapport à ton cycle menstruel après avoir été exposé·e à des lacrymos ces dernières semaines ? Partage ton témoignage anonymement au lien en bio ! ». En date du 30 octobre, le collectif Lacrymos de Sang avait reçu plus de 10 000 témoignages.
Après avoir été exposée à du gaz lacrymogène pendant une quinzaine de minutes lors des manifestations du 17 octobre, Valentine confie à OBSMed qu’elle a « eu des crampes à l’utérus et du sang dans [ses] urines » le lendemain. Bien que Valentine n’ait plus ses règles depuis quatre ans, étant sous pilule en continu, elle a saigné abondamment cette nuit-là. Plusieurs autres personnes ont rapporté des saignements abondants, des menstruations avancées, des douleurs utérines et, dans certains cas, des fausses couches.
Le gaz lacrymogène est devenu une arme habituelle dans les manifestations, mais sa composition et son fonctionnement restent méconnus du grand public. Contrairement à ce que son nom indique, le gaz lacrymogène n’est pas nécessairement un gaz, mais plutôt un composé chimique solide appelé CS et dispersé par voie d’aérosol.
Ce qu’on sait à date
Pour en savoir plus, Le Délit est allé à la rencontre d’Élise Brunot, directrice générale du Réseau québécois d’action pour la santé des femmes (RQASF).
Mme Brunot explique que le CS – 2‑chlorobenzylidène malononitrile de son nom complet – s’attache aux récepteurs de douleur du corps, ce qui provoque des sensations de picotement et de brûlure. Néanmoins, hormis le CS, aucun autre composé ne peut être identifié dans cette arme, les manufacturiers ne partageant pas les formules exactes. « On ne sait même pas ce qu’on respire », dit-elle.
Très peu d’études ont été menées sur les effets secondaires du gaz lacrymogène. L’une des premières, parue en 2021 dans BMC Public Health, porte sur 2 257 personnes exposées lors des manifestations de Portland en Oregon, États-Unis, en 2020. Parmi elles, 2 116 participants, soit 93,8 %, ont déclaré des troubles physiques ou psychologiques – maux de tête, maux intestinaux, anxiété accrue et fatigue, entre autres – et 1 944, soit 86,1 %, en ressentaient encore dans les jours suivant l’exposition. Les auteurs observent par ailleurs que plus l’exposition se répète, plus les troubles sont fréquents.
La même étude s’était penchée sur les cycles menstruels, un sujet que les chercheurs disaient alors inexploré. Sur 1 650 personnes concernées, 54,5 % rapportaient une perturbation du cycle ou une sensibilité mammaire, 36,6 % des crampes accrues et 27,8 % des saignements inhabituels.
Deux ans plus tard, une seconde étude, consacrée cette fois spécifiquement à la santé reproductive, aboutit au même constat. Parmi les 1 276 personnes sondées, 83 % rapportent au moins un effet après une exposition aux agents chimiques employés par les forces de l’ordre, 69 % ont eu des crampes utérines, 55 % des saignements précoces, 30 % une sensibilité mammaire et 19 % des saignements retardés.
Selon Mme Brunot, plusieurs hypothèses sont avancées pour expliquer ce phénomène, mais deux ressortent particulièrement. La première se rapporte au fonctionnement du gaz lacrymogène. Les récepteurs auxquels le gaz se rattache pour causer les sensations de brûlure seraient aussi responsables des douleurs menstruelles. La deuxième, quant à elle, se baserait sur une éventuelle transformation du gaz en cyanure une fois présent dans le corps par inhalation. Celui-ci priverait alors les muscles d’oxygène et créerait des douleurs dans les jours suivant l’exposition.
Que faire de tout ça ?
Mme Brunot mentionne en revanche qu’il ne faut pas tirer de conclusions hâtives. Avec seulement deux études et des témoignages, il serait impossible de prouver avec suffisamment de certitude que la corrélation observée correspond bien à une causalité. Elle soutient cependant que les témoignages de ces femmes ne doivent pas être ignorés, mais qu’au contraire, ils doivent servir de signal d’alarme et de moteur pour continuer à pousser les autorités à conduire plus d’études. À la connaissance de Mme Brunot, aucune autorité sanitaire en France ne conduit actuellement de recherches sur le sujet.
Mme Brunot a conclu l’entrevue en encourageant les femmes à se réapproprier le discours autour de leurs menstruations afin de mieux prendre soin de leur corps et de leur cycle hormonal. Elle invite tout le monde à dépasser le tabou social, politique et institutionnel que représentent les règles. De plus, Mme Brunot insiste sur le fait que la santé mentale et la santé physique sont indissociables l’une de l’autre.
Malgré le peu de ressources disponibles au Québec pour soutenir la santé des femmes, le RQASF met à la disposition de toutes et tous des brochures compilant des informations sur plusieurs sujets touchant aux menstruations, notamment la précarité et l’équité menstruelle, sur son site et sur Le Fil Rouge, qu’il consacre aux règles.


