Vendredi dernier, le 23 octobre, l’amphithéâtre Charles F. Martin de l’Université McGill a accueilli deux invités de prestige dans le cadre de la conférence internationale Attention : Democracy Rebuilt. Comme tête d’auche, Ethan Zuckerman – chercheur spécialisé dans les médias et le numérique – et Maria Ressa – journaliste, récipiendaire du prix Nobel de la paix en 2021 et coprésidente du Groupe scientifique international indépendant de l’intelligence artificielle.
Du 21 au 23 octobre, plus de 250 professionnels du monde médiatique et leaders mondiaux se sont réunis pour discuter de la place croissante de l’IA dans les institutions chargées de préserver la démocratie. La conversation entre Maria Ressa et Ethan Zuckerman, animée par Taylor Owens, portait spécifiquement sur les enjeux liés à l’information et à la presse – notamment sur les façons dont les grandes compagnies de technologie exploitent leurs utilisateurs pour faire des profits. L’échange n’était pas une simple conférence : il a également été enregistré pour le balado Machines Like Us, lancé par Owens en 2024 avec le Globe and Mail.
Une situation affligeante « J’ai l’impression d’être un mélange entre Cassandra et Sisyphe (tdlr) », confie Ressa lorsque Owens lui demande son opinion sur l’IA – l’avenir s’annonce sombre, et constamment tenter d’en avertir la population peut sembler un exort vain. Elle explique que les géants de la technologie sont depuis longtemps une menace pour les démocraties, citant notamment comme exemple Mark Zuckerberg, cofondateur de Facebook. Selon elle, les nouvelles technologies telles que les réseaux sociaux et l’IA sont désormais profondément intégrées aux systèmes politiques et aux structures de gouvernance, ce qui les rend vulnérables à la manipulation des grosses corporations.
Ethan Zuckerman souligne l’énormité des projections budgétaires que le gouvernement étasunien prévoit allouer à l’IA dans les cinq prochaines années : autour de 3,6 % de son PIB. « Leur pari est de réduire la maind’oeuvre […] et tout miser sur l’IA, explique-t-il. Leur seul moyen de faire du bénéfice est si un tiers d’entre nous perdons notre emploi. »
Les enjeux du journalisme
Sur scène, le consensus est unanime : le journalisme traverse une période diucile. Les intervenants expliquent tour à tour comment l’intégrité de l’information est menacée par les grandes corporations, dont les impératifs économiques priment souvent sur l’intérêt du public. Les médias numériques sont plus que jamais victimes des extracteurs de données qui utilisent ensuite les informations pour nourrir leurs grands modèles de langages (GML). « C’est comme payer quelqu’un pour qu’il vienne chez moi et vole toutes mes agaires », ironise Ressa.
À ses yeux, le problème réside en partie dans le fait que les gouvernements se tournent principalement vers les entreprises qui développent ces technologies lorsqu’ils cherchent à mieux comprendre l’IA. La journaliste déplore également le manque de représentants du monde médiatique dans l’élaboration des politiques publiques.
L’IA et la presse, c’est un serpent qui se mord la queue. Plus l’IA gagne du terrain dans les salles de rédaction, plus le travail journalistique est perçu comme remplaçable, entraînant des compressions du personnel. Or, moins il y a de journalistes pour produire une information rigoureuse et vérifiée, plus les systèmes d’IA risquent de s’appuyer sur un système informationnel appauvri. À terme, les sources d’informations crédibles sont remplacées par du contenu dégénératif. « On va mourir de divertissement », lance Ressa. Elle poursuit en expliquant plus sérieusement les conséquences létales que ce phénomène peut avoir. La journaliste aborde notamment la situation des Philippines, le pays où elle habite : là-bas, les cyclones sont dévastateurs, mais à cause du manque de sources d’information fiable annonçant ces catastrophes naturelles, nombreux sont ceux qui risquent d’en payer de leur vie.
Prendre son futur en main
« On doit arrêter l’impuissance acquise et juste avancer, déclare Ressa. Si on n’essaie pas, on laissera délibérément arriver la montée du fascisme ». Si la menace des géants de la technologie – ces broligarques, leaders de la tech très influents en politique – rend le futur incertain, il ne faut pas non plus sombrer dans le cynisme et se désengager de toute forme de technologie. Une des solutions proposées est de se réapproprier l’espace numérique : se créer ses propres outils, ses propres plateformes, programmes, GLM – mais de manière éthique, non exploitante et fondée sur des valeurs communes à tous.



