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Un monde bâti sur du sable

Une ressource surexploitée, devenue la cible des trafiquants.

Le béton des bâtiments, le verre de vos bouteilles et de vos écrans de téléphone : une bonne partie de ce que vous touchez tous les jours est fait de sable. En mai 2026, l’ONU rappelait que le monde consomme environ cinquante milliards de tonnes de sable et de gravier par an, bien au-delà de leur rythme de renouvellement naturel. Le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) en fait la deuxième ressource la plus utilisée au monde après l’eau, et appelle à la reconnaître comme stratégique. 

Comment manquer d’une matière qui recouvre des millions de kilomètres carrés de désert ? Encore faut-il que ce sable puisse servir à construire. Polis par le vent, les grains des dunes sont devenus trop ronds pour s’agréger, si bien que le béton qu’on en tirerait finirait par s’eRriter. Les Émirats arabes unis, pourtant entourés de dunes, doivent ainsi importer du sable de construction. Le « bon » sable, plus anguleux, se trouve dans les rivières et sur les côtes, où on l’extrait plus vite qu’il ne se reconstitue, alors qu’il faut plus d’une tonne de sable et de gravier pour fabriquer un seul mètre cube de béton. Retiré des côtes, il laisse l’eau salée contaminer les nappes d’eau douce, ce qui menace l’eau potable et l’agriculture, selon le PNUE. 

La demande mondiale de sable, qui a triplé entre 2000 et 2020, alimente un trafic illégal. Au Maroc, le PNUE parle même de véritables « mafias du sable ». Ces réseaux visent surtout les plages, dont le sable est facile à prélever et bon marché. Les vagues l’ont déjà lavé et calibré, et il ne reste qu’à le pelleter dans un camion. La plupart des plages marocaines appartiennent au domaine public. Leur sable n’est pas libre pour autant, puisque le prélever sans autorisation est passible d’un à cinq ans de prison, mais il devient une source « gratuite » pour qui ose enfreindre la loi. Entre Essaouira et Safi, sur la côte atlantique, une grande plage a laissé place à un paysage de rochers. Au nord du pays, « sur certaines plages, le sable a quasiment disparu », constatait en 2019 un militant écologiste cité par l’AFP.

Selon un rapport du PNUE paru la même année, la moitié du sable utilisé chaque année dans la construction marocaine, soit 10 millions de mètres cubes, provenait d’une extraction illégale. En septembre dernier, l’hebdomadaire TelQuel décrivait l’exploitation illégale comme la plus grande plaie du secteur, au point de menacer la solidité des infrastructures construites avec ce sable. Un an plus tôt, un syndicat de camionneurs de Tanger dénonçait déjà auprès des autorités ces camions clandestins qui pillent la côte jusqu’à Asilah sans jamais être interceptés. 

En Inde, où l’essor de la construction fait prospérer ces réseaux, ceux qui s’y intéressent de trop près prennent de vrais risques. Le journaliste Sandeep Sharma, qui travaillait sur la mafia du sable, est mort en mars 2018 sous les roues d’un camion-benne qui lui a foncé dessus. Sa mort n’a rien d’un cas isolé. Selon Reporters sans frontières, les journalistes qui enquêtent sur ces trafics sont régulièrement victimes de représailles violentes. Sur les 28 reporters tués en Inde entre 2014 et 2024, près de la moitié enquêtaient sur l’environnement, et plusieurs d’entre eux sur la mafia du sable. 

Le béton des immeubles que vous croisez chaque jour à Montréal vient sans doute de beaucoup plus près, et pas des plages. Lourd et bon marché, le sable perd vite sa valeur quand il voyage, si bien qu’au Québec, on exploite en priorité les gisements les plus proches des villes. Le ministère des Transports recense même des carrières de pierre jusque sur l’île de Montréal, à Montréal-Est, et cette roche, une fois concassée, peut remplacer le gravier, voire le sable, dans le béton. Cette extraction est encadrée par un règlement provincial, mais le va-etvient des camions use les routes des municipalités qui accueillent ces sites. La loi oblige donc chacune d’elles à prélever une redevance sur chaque tonne qui quitte le site, pour financer les réparations.

Si rien ne change, la demande de sable pourrait doubler d’ici 2060, selon des projections de l’OCDE reprises par l’ONU. Pour l’éviter, le PNUE mise sur le recyclage des matériaux de démolition ou sur le sable tiré des résidus miniers, et recommande d’interdire tout prélèvement sur les plages. Le lendemain du 4 à 7, le mal de tête est inévitable, mais pas le gaspillage : une fois recyclées, les bouteilles de la veille serviront à en fabriquer de nouvelles, avec moins de sable neuf. Pour le mal de tête, en revanche, le rapport de l’ONU n’a encore rien prévu.


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