Les 21 et 22 octobre derniers, le Centre Bell s’est transformé en champ fleuri pour accueillir l’artiste Olivia Rodrigo. Des milliers de fans, ornés de fils rouges, de robes babydoll et de paillettes mauves, étaient présents pour ces deux soirées électriques. Aux côtés de spectateurs de tous les âges qui ont crié, pleuré et chanté, nous avons eu l’occasion de vivre une expérience mémorable pendant quelques heures.
Vécu collectivement, ce voyage émotionnel à travers les saisons a su combler les lacunes créées par l’individualisme de notre époque. Plusieurs fans sont d’ailleurs prêts à faire des sacrifices importants pour assister à ces concerts. Lumin et Frankie, résidentes de St-Thomas en Ontario, ont fait sept heures de voiture pour voir Olivia, prévoyant même faire le trajet de retour au cours de la nuit. Selon Live Nation, ce comportement n’est pas isolé : « Six fans sur dix voyagent pour des concerts chaque année (tdlr). »
Les amateurs de musique sont visiblement prêts à tout pour vivre la catharsis associée à l’écoute de musique en direct. Cela tient peut-être du fait que l’expérience du concert se distingue d’une simple écoute d’enregistrements musicaux : l’amygdale, qui est impliquée dans le traitement des émotions, est davantage stimulée par l’écoute de musique en direct. Valeria, étudiante mcgilloise, résume d’ailleurs les émotions qu’elle a ressenties au cours de la soirée : « C’était une combinaison folle de bonheur, de tristesse, […] de féminité et d’émancipation. »
Olivia a effectivement une discographie variée qui dépeint une large gamme d’émotions. Au cours de la soirée, elle interprète, par exemple, drop dead, qui relate l’optimisme exhalant qui survient après un premier rendez-vous, my way, chanson centrée sur la jalousie et la possessivité, ou encore traitor, chanson post-rupture mélancolique et accusatrice.
Si la rationalité – héritée des Lumières et associée à la masculinité – a normalement préséance sur l’émotionnalité – renvoyée à la sphère féminine –, Olivia ne cherche pas à se défaire de ses émotions pour atteindre un idéal rationnel. Au contraire, elle s’y abandonne entièrement et offre un spectacle où les émotions priment.
De surcroît, dans un monde où les femmes sont souvent « conditionnées à être sages et polies », Olivia crée, pour son auditoire majoritairement féminin, un espace où il est permis d’exprimer ses émotions les plus enfouies, comme la fureur, la rancune et la jalousie. Elle intègre même à tous ses concerts un moment dédié à l’expression de la rage : au beau milieu de la chanson all-american bitch, les fans sont invités à crier le plus fort possible pour exprimer leur colère.
Ce faisant, l’indignation devient un mode d’action à part entière. En embrassant pleinement la colère, celle-ci se transforme en une force qui énergise – qui permet d’habiter et de forger une nouvelle réalité, hors de l’oppression. Comme le soutient Audre Lorde – à propos du combat intersectionnel antiraciste et féministe plutôt que tout simplement féministe –, « la colère est chargée d’information et d’énergie ».
L’engagement politique d’Olivia ne se limite donc pas à la création d’un espace affectif sécuritaire pour ses fans. Féministe engagée, elle utilise ainsi ses chansons pour prendre la parole, critiquant le contrôle constant du comportement des femmes dans all-american bitch, mais aussi la complicité paradoxale des femmes qui participent au maintien du patriarcat dans serena joy, chanson inspirée par le personnage du même nom du roman La servante écarlate.
Olivia accompagne ces émotions et ces paroles par des actions concrètes, comme des initiatives de sensibilisation et des récoltes de fonds. Lors de sa tournée pour son album GUTS, elle avait collaboré avec l’organisme National Network of Abortion Funds pour offrir à ses fans des ressources sur la santé sexuelle. L’été dernier, elle a également organisé un festival-bénéfice mettant à l’honneur les artistes féminines, récoltant par la même occasion 20 millions $ US pour des organismes militant pour les droits des femmes, souvent dans une logique intersectionnelle.
Rebecca et Jeanne, deux fans présentes au concert, soulignent que c’est précisément ce côté engagé qui les a incitées à soutenir Olivia : « C’est quelqu’un de très actif dans le mouvement féministe ». Elles mentionnent notamment sa collaboration étroite avec l’organisme Planned Parenthood, qui défend la santé reproductive à travers les États-Unis.
En tant qu’artiste au large auditoire, particulièrement chez les jeunes filles, Olivia semble avoir pris la mesure de son pouvoir et de son influence et avoir décidé d’en faire bon usage. En plus d’influencer la lutte féministe à son échelle et d’encourager ses fans à exprimer leurs émotions, elle les incite également à s’affirmer. Alors qu’elle chante sa dernière chanson de la soirée, expectations, elle demande aux filles dans la salle de répéter en chœur, comme un mantra, « I have big expectations » (« J’ai des attentes élevées »). De quoi inculquer une forte estime de soi chez les jeunes filles, une note à la fois.




